Mon Emily Dickinson

de Susan Howe

Mon Emily Dickinson

Traduction d’Antoine Cazé

Un consé­quent plaidoyer

Susan Howe éclaire la per­son­na­lité d’Emily Dickin­son. À la mala­dive et dia­phane poé­tesse se sub­sti­tue la figure de proue de la poé­sie mon­diale. Car l’agoraphobe trans­forma chaque poème bien au-delà de sa légende roman­tique éva­nes­cente. Emily Dickin­son devient ici le « Fusil chargé » (titre d’un de ses textes) qui bat la cam­pagne et ses forêts des songes. Le souffre n’est jamais loin là où la nuit semble avoir rai­son de tout. Mais elle remue, car la poé­tesse ne lui accorde nul répit et pas même l’occasion de mou­rir.
Exit les éthers vagues au pro­fit d’une pré­ci­sion qui ne rate jamais sa cible et ne lâche jamais sa proie. Susan Howe (elle-même poé­tesse) met les points sur les i et les montres à l’heure. Exit aussi les visions miso­gynes de ceux qui crurent voir dans la poé­tesse une sau­va­geonne brouillonne. Dickin­son n’était pas seule­ment une poé­tesse du regard mais de l’intelligence la plus profonde.

Susan Howe en finit avec le sen­ti­men­ta­lisme qui vou­drait clô­tu­rer l’œuvre. Elle remet l’Américaine dans son contexte afin de situer la puis­sance de l’œuvre face aux pou­voirs poé­tiques, sociaux et reli­gieux de l’époque. La trans­gres­sion demeure le maître mot d’une œuvre qui se refusa pour autant d’en faire un absolu. Emily Dickin­son avait mieux à faire : avan­cer dans la langue à coup de répé­ti­tions, sur­prises, dis­lo­ca­tion, syn­taxe décons­truite. Peu sont allés si loin pour faire suer le logos et le por­ter au bord de l’indicible et lui faire rendre grâce.
Si elle avança soli­taire et mas­quée, c’était seule­ment afin qu’on lui foute la paix. Ses textes res­tent des copeaux semés dans la paresse du silence. Le temps y devint un mou­choir noué. Dans sa phase com­plé­men­taire de conti­nuum il prit la trans­pa­rence de la trom­pe­rie dans sa rete­nue et son goût d’oubli.

Emily Dickin­son rap­pela que nous devons res­ter l’autre et la lutte. Qui n’est pas et ose se dire avance dépos­sédé de lui-même dans l’indifférence. Toute volonté est for­cé­ment vio­lence. Qu’importe si à la fin toute bio­gra­phie s’efface d’elle-même.

Paru le 13 novembre 2020

Éditeur : Ypsilon éditeur

Genre de la parution : Biographie

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Son éclat seul me reste

C’est une chose terrible que l’on n’ose s’avouer, et encore moins écrire – que des êtres que l’on aime et que l’on espère toute sa vie, des êtres que l’on implore et que l’on attend sans plus y croire, vous libèrent lorsqu’ils partent, même si les conditions de leur mort sont irrecevables, inacceptables. Ils partent et vous délivrent d’une attente infinie.
Libérée de l’attente, je peux désormais te convoquer et entreprendre avec toi des voyages clandestins.

Natacha Wolinski, Son éclat seul me reste, Éditions Arléa, 2020.