"Mon mousseau…"

Bernard Chambaz

mon mousseau
encore
le souffle non moins ténu qu’au chant III
côté rue le monde des vivants

côté cour le monde des morts
veillé la nuit par les arbres bouffés à l’acide
par les drapeaux bleu-blanc-rouge par la cheminée orientale
du colombarium. urbi
et orbi. un mur
d’enceinte
en pierre sépare les deux mondes. on entend le train
par vent d’est. on voit les couronnes de fleurs déborder
des poubelles. chaque fois
on a le cœur
qui se dérobe

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.