Nous nous attendons

Auteur : Ariane Dreyfus

<i>Nous nous attendons</i>

Dans L’Ange nécessaire, Wallace Stevens affirrme que le poète « se réalise seulement lorsqu’il voit son imagination devenir lumière dans l’esprit des autres ». Ainsi peut-il « aider les gens à vivre leur vie ». En d’autres termes, le travail de l’imagination est d’éclairer le monde existant, mais sans se confondre avec lui : résister tout autant que répondre à « la pression de la réalité ».
Or, un peintre, depuis des décennies, accomplit cela avec force et discrétion. Vous ne verrez dans ce livre aucun tableau de Gérard Schlosser, mais j’espère que vous sentirez à quel point vous êtes une part de ce « nous » dont il raconte l’histoire si commune, faite de morceaux du monde où se joue un instant de vie inévitablement partagée. Alain Jouffroy parle à juste titre de « cinéma immobile » qu’il cadre dans la lumière de son regard et de sa pensée. Acte toujours renouvelé et réfléchi, jamais une posture.

Ce livre que voici demeurera sans doute mon expérience d’écriture la plus heureuse : je n’avais plus à penser à moi, seulement à laisser mes yeux suivre les siens, partageant son désir, acceptant ses secrets. J’ai avancé au hasard, sans crainte de me perdre : son œuvre donne la réalité, ne cessant d’y penser, et dans la réalité vécue rien n’est anodin. Alors, un poème, encore un poème, puis encore un poème, comme les pièces d’un puzzle, mais dont je n’ai pas voulu qu’elles s’emboîtent parfaitement, cela aurait été rétrécir la vie. Nous sommes tous là, même le cœur serré et le visage détourné (les mots qu’on a dits le silence s’en souvient), nous arrivons à respirer, « individus en quête d’espace naturel et d’intimité », résistant à toutes les dominations avec ces corps que l’art du peintre ne craint pas de réaffirmer depuis la photo qu’il en a faite un jour, sûr que les apparences vraiment prises au sérieux sont capables d’ouvrir toutes les portes de ce à quoi nous songeons, leurs corps et donc les nôtres, il fallait les poser ainsi dans la clarté ou dans la pénombre qui n’existent que pour eux, ces « belles barricades tranquilles dans l’incertitude ».

Paru le 1er mars 2012

Éditeur : Le Castor Astral

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.