Œuvres poétiques

Auteur : Jean Sénac

Œuvres poétiques

Préface de René de Ceccatty
Postface de Hamid Nacer-Khodja

Déjà éditeur de trois recueils du poète – Dérisions et Vertiges (1983), Le Mythe du sperme-Méditerranée (1984) et Poèmes (1986) – les éditions Actes Sud décident, en 1999, de rassembler dans un même volume, outre ces trois titres, les textes poétiques de Jean Sénac parus chez différents éditeurs. En rééditant cet ouvrage essentiel, il s’agit de donner à ré-entendre la voix du grand poète pied-noir, algérien, homosexuel, ami d’Albert Camus et de René Char, dans tous les registres que sut déployer sa langue âpre et forte. Hugolâtre à douze ans, verlainien à dix-sept, Jean Sénac devait par la suite s’employer à trouver, issue du symbolisme et des théories nouvelles – Apollinaire et le surréalisme –, une expression artistique personnelle, de forme classique quoique très indépendante, recherche qu’il qualifiait de “crucifixion permanente de soi”, tribut à payer au “don maudit” de la poésie, conçue par lui comme mission et apostolat dus aux hommes, ses frères. Tellurique et sensuelle, l’œuvre de Jean Sénac est à lire “comme un long poème de sable et de sang”, écrivait Patrice Delbourg en 1989. En exil des deux côtés de la Méditerranée, en France comme en Algérie, Sénac fit sien l’écartèlement de sa terre natale, ne reculant devant aucune exigence, hantant avec ivresse et passion sa double mémoire. Cet exilé de l’intérieur, rêveur incorruptible, admirateur fou de René Char, de Jean Genet et d’Antonin Artaud, qualifiait l’écriture de “fortifications pour vivre”. L’écriture fut, de fait, sa seule victoire qui, par une grâce rare, parvint à ne pas être évincée par un nationalisme au fond contre-nature, puisque Sénac, refusant “le Mamamouchi de la conversion à l’Islam”, revendiquait haut et fort sa “pied-noirdise”. D’une rive à l’autre de la Méditerranée un livre à tout jamais nécessaire.

Texte de l’éditeur.

Paru le 6 février 2019

Éditeur : Actes Sud

Poème
de l’instant

Carl Norac

Petit poème pour y aller

Un poème parfois, ce n’est pas grand-chose.
Un insecte sur ta peau dont tu écoutes la musique des pattes.
La sirène d’un bateau suivie par des oiseaux, ou un pli de vagues.
Un arbre un peu tordu qui parle pourtant du soleil.
Ou souviens-toi, ces mots tracés sur un mur de ta rue :
« Sois libre et ne te tais pas ! ».
Un poème parfois, ce n’est pas grand-chose.
Pas une longue chanson, mais assez de musique pour partir
en promenade ou sur une étoile,
à vue de rêve ou de passant.
C’est un aller qui part sans son retour
pour voir de quoi le monde est fait.
C’est le sourire des inconnus
au coin d’une heure, d’une avenue.
Au fond, un poème, c’est souvent ça,
de simples regards, des mouvements de lèvres,
la façon dont tu peux caresser une aile, une peau, une carapace,
dont tu salues encore ce bateau qui ouvre à peine les yeux,
dont tu peux tendre une main ou une banderole,
et aussi la manière dont tu te diras :
« Courage ! Sur le chemin que j’ai choisi, j’y vais, j’y suis ! ».
Un poème, à la fois, ce n’est pas grand-chose
et tout l’univers.

Carl Norac, inédit, pour le 22e Printemps des Poète / Le Courage