Ouverture

Ariane Dreyfus

Au bord d’une trappe

Toute seule

Se hissant
Par toutes les lignes de son corps pâle

La petite danseuse sort, couverte de craie

Avant,
L’ombre seule était son foyer

Un pied se risquait, tendu fort,
Une blancheur
Puis, revenu dans le noir, n’était plus vu

Avant, le passé était dans le passé

Elle étire un bras, l’autre, elle l’étire aussi
Et le premier encore
Elle s’est touché la nuque

Il y a une boucle dans un carré

Le magicien n’agira plus

Elle se hisse, elle a le temps,
D’abord son cou se présente

Devant son visage toutes les jambes qui passent
Sont les jambes des admirables danseuses
Qu’elle veut déjà devenir
Et traverser autant qu’elles l’obscurité qui est là

Si on les renversait, leurs pointes ne seraient plus
Qu’appels qui cherchent l’air mais comme elles sont debout
Un peu de lumière coule le long d’elles

Les pieds se tendent et les bras se balancent
Au moins deux directions, simple équilibre,
Et trois se déplacent en tournant, calmes
Chacune rose des vents, rayonnements

Mais un bruit tombe, se relève en robe immense d’autrefois
Dedans une forme de femme hurle sans attendre
Le cou raidi pour supporter sa chevelure tordue

Elle arrive vite, cuisses visibles et toutes froides, les plis de l’étoffe splendide ne sont plus qu’un tas qu’elle a rassemblé sur son ventre pour marcher plus vite, venir frapper en pleurant quelque chose

Bouche immobile, la petite danseuse
Gonfle ses poumons de musique intérieure

Et passe, intangible
Devant la chanteuse malheureuse
Repasse et continue

Hurlements, vieux rubans qu’on a lancés plus loin

Ses mains ne sont pas fatiguées
Elle les fait tourner devant son visage
Aucune trace, ni là ni plus bas

Ses coudes se plient et se déplient
Une boucle succède à une boucle

Chacune approuvée par le passage
Des beaux torses silencieux
Ils sont le clair-obscur labyrinthe
Fait de corps vivants il peut s’ouvrir

Le dernier livre des enfants, extrait (inédit).
Poème très librement inspiré du ballet Artifact de William Forsythe.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.