Par celle

Auteur : Yves-Jacques Bouin

Par celle

« C’est une vingtaine de poèmes, qui n’ont de relation que leur resserrement ; mais leur forme et leur rythme sont voisins, parfois leur objet commun ; de vers en vers, des mots reviennent souvent y chanter, que l’on prononce à satiété, pour le plaisir. C’est une vingtaine de pièces comme ces petites portions de terre, séparées des terres voisines et appartenant à un propriétaire différent ; on aime les contempler d’en haut ; et comment lire, sinon le nez au-dessus de la page ? On la survole, on y plonge… Découvrir, comme par le hublot d’un avion, une parcelle du paysage rapiécé dont, cependant, le regard parcourt l’immense : c’est le poème ; plié, déplié, multiplié. C’est un puzzle dont il manque toujours le dernier morceau, celui peut-être qui aurait suffi au silence, et ce manque permet à l’écriture de demeurer infinie ; en somme, parcelles qui forment un tout, limité par les barrières, les fossés, les bornes, les haies, les chemins et maintes autres lignes frontières où se nichent les mots dont on rêve, de là-haut, connaître l’histoire. Leur histoire c’est le labour, le geste d’aller et retour, le bégaiement, l’atermoiement de l’écriture. Lecteurs, nous sommes les propriétaires différents qui ont jeté un oeil par le hublot, et pris le temps de la parole, car le poème n’appartient que lu, proféré, entendu, contradictoire, incompris. Son chant, né de la révolte, conduit à la rêverie comme le champ, né du labeur, conduit à la récolte… Quant aux six noms prononcés dans cette dernière phrase leur place est instable, provisoire, en attente, chaque mot peut à tout moment prendre la place de l’autre. »

Paru le 1er juin 2011

Éditeur : Clarisse

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.