Par la fissure de mes mots d’Evelyne Trouillot

Par la fissure de mes mots d'Evelyne Trouillot

En 2010, paraissait la première anthologie de ma jeune maison d’édition : Terre de femmes, 150 de poésie féminine en Haïti. En quatrième de couverture, un poème inédit d’Évelyne Trouillot, écrit « à mi-chemin entre décombres et étoiles », dans le contexte terrible du séisme qui venait de dévaster son pays. Trois ans plus tard, ce texte est devenu un livre qui donne à voir les réalités contrastées d’une terre fissurée « entre soleils et épouvante ». Pour autant, ce recueil n’est pas le romancero d’un pays ravagé par le malheur. Le pouvoir des métaphores, la vitalité de l’écriture, la houle continue de sa vigueur caribéenne sont de nature à surmonter bien des désarrois. Car Évelyne Trouillot écrit comme on regarde le monde à sa porte : avec des mots lézardés, ébréchés, cabossés, des mots de tous les jours sans rime ni raison qui finissent par coudre le ventre déchiré de la terre pour en tirer un peu de bonheur.

Extrait :

« Je bois ma terre
par la fissure de mes mots
bris de bleu
en convalescence
brins de rêves
égarés entre ma paupière et
l’incertitude de la mer »

Paru le 1er décembre 2013

Éditeur : Editions Bruno Doucey

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.