Paul Valet, soleils d’insoumission

Auteurs : Jacques Lacarrière, Paul Valet

Paul Valet, soleils d'insoumission

de Jacques Lacarrière, JMP/Poésie

Paul Valet : ni le nom ni l’œuvre n’éveilleront d’échos sensibles,
L’auteur n’ayant rien fait pour qu’ils soient connus au-delà de son cercle intime. Il ne fréquenta jamais les milieux littéraires, se vouant corps et âme à ses tâches médicales car il était médecin généraliste dans la banlieue sud de Paris. Le nom même de Valet est en soi un masque, un pseudonyme cachant son véritable nom, celui de Georges Schwartz né en Russie en 1905 d’une famille aisée qui dut émigrer en Pologne après la révolution avant de s’installer définitivement en France en 1924.
C’est là que paul Valet fera toutes ses études, y compris ses études de médecine.
Mais il se savait avant tout poète, viscéralement poète. Il se voulut donc toute sa vie au service de la poésie, d’où ce pseudonyme de Valet, le serviteur. D’où aussi cette œuvre exigeante et unique, ardente et implacable, ce parcours – voire ce chemin de croix – d’un homme et d’un poète à vif, sans concession ni soumission aux modes de son temps, ni aux dictacts d’ordre politique, religieux ou philosophique. Valet fut un poète et un homme ontologiquement purs, sans ancêtre, sans modèle est sans imitateur. Les titres de ses principales œuvres en portent éminemment l’emblême : Poésie mutilée, Paroles d’assaut, Solstices terrassés, Table rase, Vertiges, Paroxysmes. Leur contenu respectif exprime l’insurrection des mots, l’embrasement des images, l’incandescence des idées, l’intensité de son destin mutin et, dans une langue éruptive, nous parle de la violence de notre solitude, du dénuement de notre condition métaphysique, du désarroi ontologique de l’homme d’aujourd’hui. Avec des mots si forts, existentiels et passionnés qu’il s’élève de cette œuvre en apparence désespérée un chant roboratif et régénérateur. Nous qui, selon Valet, sommes tous des grabataires en fait ou en puissance, devons nous redresser de notre originel grabat pour regarder bien en face et sans fermer les yeux le bienfaisant « soleil des insoumissions ».

Né en 1925, Jacques Lacarrière a grandi dans un jardin du Val de Loire dans les branches d’un tilleul qui fut son premier maître.
Sa nature et ses convictions libertaires le menèrent à fréquenter les êtres et les esprits rebelles. D’où sa rencontre avec la poésie de Paul Valet et cet essai, à la fois manifeste et éloge d’une œuvre et d’un homme insoumis.
En écho à cet œuvre ; l’auteur propose, parmi ses titres personnels : Les Gnostiques (Albin Michel, Spiritualités vivantes), Sourates (Albin Michel, Espaces libres), Marie d’Égypte (J. C. Lattès), La poussière du monde et Un jardin pour mémoire (NIL éditions).

Paru le 1er novembre 2001

Éditeur : Jean-Michel Place

Genre de la parution : Essai

Poème
de l’instant

La panthère des neiges

L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eût pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde il survient plus de choses qu’on ne le croit.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Éditions Gallimard, 2019.