Poèmes

Lettre à Louise Colet

Croisset,
Vendredi 16 septembre 1853,
Minuit,

N’importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l’esprit, et la figure tournée vers le soleil !

Gustave Flaubert
1821 - 1880
Lettre à Louise Colet, Lettre du vendredi 16 septembre 1853.

L’unique réponse

Jean-Marc Sourdillon

Il y a les arbres,
il y a les branches,
mais en dessous,
sous l’écorce et l’adolescence,
il y a le geste qui sait,
le geste qui nous lance

Jean-Marc Sourdillon
L’unique réponse, "Parents", Éditions Gallimard, 2020.

Sur le ton exact du désir

Emmanuel Flory

À l’idée d’atteindre la fin
d’une ligne
il prétend que des vertiges
lui viennent

un baiser qui se dérobe
une robe impossible à déboutonner

Selon lui,
c’est dans la marge
que les poèmes s’écrivent le mieux

Emmanuel Flory
Sur le ton exact du désir, Éditions Rougerie, 2008.

De la bête et de la nuit

Seyhmus Dagtekin

Écoute le son devenir étreinte, devenir caresses
Et se glisser loin de ta peau

Seyhmus Dagtekin
De la bête et de la nuit, Le Castor Astral, 2021.

Je me transporte partout

Jean-Claude Pirotte

maintes fois je me sens hagard
et je me détourne à plaisir
des lignes droites du désir

Jean-Claude Pirotte
1939 - 2014
Je me transporte partout, Le Cherche midi éditeur, 2020.

L’Impossible

La poésie révèle un pouvoir de l’inconnu. Mais l’inconnu n’est qu’un vide insignifiant, s’il n’est pas l’objet d’un désir. La poésie est moyen terme, elle dérobe le connu dans l’inconnu : elle est l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence d’un soleil.

Ébloui de mille figures où se composent l’ennui, l’impatience et l’amour. Maintenant mon désir n’a qu’un objet : l’au-delà de ces mille figures de la nuit.

Georges Bataille
1897 - 1962
L’Impossible, Éditions de Minuit, 1962.

Dans la solitude des champs de coton

Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir.

Bernard-Marie Koltès
1948 - 1989
Dans la solitude des champs de coton, Éditions de Minuit, 1987.

Blanc sur Blanc

Eugenio de Andrade

Traverser le matin jusqu’à la feuille
des peupliers,
être frère d’une étoile, ou son fils,
ou peut-être père un jour d’une autre lumière de soie,

ignorer les eaux de mon nom,
les secrètes noces du regard,
les charbons et les lèvres de la soif,
ne pas savoir comment

l’on finit par mourir d’une telle hésitation,
un si grand désir
d’être flamme, de brûler ainsi d’étoile
en étoile,

jusqu’à la fin.

Eugenio de Andrade
1923 - 2005
Blanc sur Blanc, Traduit du portugais par Michel Chandeigne, Éditions de la Différence, 1988.

L’homme désert

Il n’y a pas d’aigle sans désirs.
Il n’y a pas d’aveugle sans regard.
Il n’y a pas de Bonheur.

Mais il n’y jamais ce chant tournoyant et délivrant, cette Parole de toujours, cette terrasse de splendeur portée entre les bras du jour, il n’y a pas ce chant et cette bouche qui chante, et ce corps qui chante cette bouche, et ce désir qui chante ce corps qui l’emporte à sourire, s’il n’y a pas Celle même qui attend encore, au milieu des palmes et des pluies, d’être déliée de son ombre.

André Delons
1909 - 1940
L’homme désert, Éditions Rougerie, 1986.

Une tristesse bleue et grise

Évidemment l’orgueil et la trouble passion
Les papiers arrachés, bien sûr, les volets clos
Les livres sans mémoire et presque à l’abandon
L’étui de ton violon fermé comme un sanglot
Mais penser à tes gestes carrés vers les miens
La presque cruauté, la langueur infinie
Le rire en plein désir et les larmes à la fin
M’ont fait aimer la mort et préférer la vie

Sarclo
Une tristesse bleue et grise, « Éloge d’une tristesse », Côtes du Rhône Productions, 1992.

Poème
de l’instant

Fereydoun Faryad

Ciel sans passeport

Exil amer.
Aucune lettre, nulle visite.
Sauf un moineau
Qui s’est posé sur la fenêtre
Avec en son bec
Un vers de Sappho.

Fereydoun Faryad, Traduction de Jacques Lacarrière, Revue Caravanes 7, Éditions Phébus, 2001.