Poèmes

Chronophobie

Valère Novarina

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu
Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert
Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !
Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid (…)

Avant de tout dire

Carl Norac

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.
Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.
Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.
Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du (…)

Sonnet

Charles Cros

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.
J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.
Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.
J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !
Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de (…)

Le jour du jour : Infernalise

Edith Azam

On ne sait jamais comme on pense
quand on y pense
c’est à crever
Penser qu’on pense :
infernalise
Penser,
c’est d’abord la chair
Penser langager corps
et pas savoir comment l’accès :
ça fait BOUKAN
Penser ça rebondit
pas plus loin que la chair
Penser :
c’est corps qui déboule
Le chaos c’est d’abord tout moi
Penser la pensée c’est terrible :
c’est l’infernal du corps en vie
Poème extrait de Qui journal fait voyage
© Éditions Atelier de l’agneau
Reproduit avec l’aimable (…)

Ah qu’on n’invoque pas l’aile de l’ange

Jean-Pierre Siméon

Ah qu’on n’invoque pas l’aile de l’ange quand le silence passe sur le front du mourant qu’on dissipe buée sur l’âme ces chants d’allégresse qui forcent un ciel entre les dents du mort
le cadavre ne veut pas de ces beautés violentes seuls sont vrais le poids de l’air dans la chambre et la patience qu’il faut à notre épaule et les paupières brûlantes et la parole aride et les sueurs de la pensée qui s’efforce
seul existe pour les demeurants aux prises avec la lumière trop pleine du matin le soupçon d’avoir (…)

Comme si on me suit…

Ismaël Savadogo

Comme si on me suit
j’entends par moment un bruit
dans mon dos.
Je me retourne mais vois juste
qu’il n’y a que la terre qui effectue des rondes
au pas des portes et derrière les fenêtres
où elle s’attarde quelques minutes
puis continue.
Ainsi on écrit un poème
d’une certaine façon en ne l’écrivant pas
comme cette route qui s’avance.
Elle le fait comme d’habitude
en tenant juste une bougie allumée qui l’éclaire.
Pour tout savoir d’une rive
en étant sur l’autre, (…)

KIA

Kouam Tawa

KIA
pour Aminata Traoré
Disent Kia les Samo pour sonner l’hallali, disait Kia Ki-Zerbo pour convier à la lutte.
Kia les bêtes sont là ! Kia les eaux débordent !
Kia kia kia ! Kia kia kia !
Mot d’appel, mot d’entrain –
Kia kia kia ! Sus aux nuits !
Sifflent les ophidiens suceurs de nos ardeurs, feulent les félidés ruineurs de nos ressources.
Glapissent les rapaces causeurs de nos soucis, grognent les pachydermes broyeurs de nos espoirs.
Beuglent les bovidés harasseurs de (…)

Ma parole qui dit

Tanella Boni

Ma parole qui dit
N’est pas une amie qui chante
Des merveilles
A tes oreilles oublieuses
Des dures lois de la flèche du temps
Qui brise les cœurs de pierre
Exposés au froid de la nuit
Ma parole prend corps
Lovée sur une barque
Au coin de la lune
Qui résiste à toute tempête
La lune qui brille pour tous
N’oublie pas que je suis une carpe
Qui nage loin de la houle
Des terrains minés
Tanella Boni
(inédits (…)

Sur le sable

Harmonie Dodé Byll Catarya

Sur le sable…
Sur le sable, les feuilles de cocotiers
Sont tombées ; je les observe, couchée
Sur une natte façonnée à ma manière
Mes pores vibrent de cet air
Doux et frais ; le temps est magnifique
L’inspiration se frôle à ce bruit
Paradoxe effectif dans un univers mirifique
C’est le soleil qui, délicieusement luit
Sur ces flots bleuâtres teintés de blanc
Les yeux se régalent sous les élans
De la beauté du paysage.
Les ondes marines me parviennent
Elles me portent un message
Elles me (…)

Comment dire Afrique ?

Chantal Dupuy-Dunier

Comment dire Afrique ?
Je n’écrirai ni le mot noir,
ni le mot soleil,
ni le mot désert.
Comment dire Afrique, le large delta de tes doigts qui irrigue ma main,
les signes originels tracés à l’heure où s’épanouit une lune en berceau,
le fleuve de ton sang qui coule de tes viscères jusqu’à ma bouche ?
Tes légendes volent de grain de sable en grain de sable
et les Dieux partagent ta vie quotidienne.
En toi, je cherche ma mémoire du mystère.
Tes morts sont (…)

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.