Poèmes écrits sur du papier

Arnaud Talhouarn

Poèmes écrits sur du papier

Préface : Jean-Michel AUBEVERT
Illustration : Nolwenn CAMENEN (couverture)

La poésie utilise ici les moyens de l’évocation, mais est aussi narrative et discursive. Elle germe au sein d’un texte qui semblait se présenter comme un essai ou une narration, et en constitue l’accomplissement. Ou bien elle est à l’origine de développements narratifs ou discursifs, qui n’oublient pas le noyau poétique dont ils proviennent, et y font retour. Poésie, essai, narration sont conjugués dans l’intention d’atteindre la plus grande intensité dans l’expression claire et précise de soi et du monde. Le désir de faire sens est mêlé à un sentiment inquiet de l’urgence d’écrire, et à un questionnement sur la littérature.
Le lecteur entendra dans ces pages des échos aux œuvres de Borges, de Paul Celan, de poètes contemporains, en vis-à-vis d’une réflexion sur une collection d’articles de physique théorique, ou sur des textes épigraphiques.
C’est avant tout la nécessité et la possibilité du sens qui sont interrogées dans ce livre. Du sens en tant qu’écrit, et que poème.

Avant-guerre
 
Indéfectible solitude, par quoi j’ai conjecturé ceci : que cette ville dans laquelle j’habite, est peuplée de fantômes insensibles aux êtres vivants, et auxquels les êtres vivants sont insensibles, et là dedans,
je suis le seul être humain
tissé dans un corps frêle ainsi qu’un esquif sinuant parmi les corps monumentaux crevés de bâtiments aussi splendides qu’ils sont vides, semblent près de s’écrouler sur le flanc parce que soutenus par un échafaudage débile.
 
Ville dont la beauté majeure est désuète et artificielle comme un décor de théâtre, sortie d’un enchantement comme on n’en voit qu’en rêve,
à toute heure éclairée comme si c’était l’aube ou le crépuscule,
où les rues sont plus désertes que le ciel.
 
Entends le
criaillement incessant d’oiseaux de mer qui, là-haut, tourbillonnent avec une colère qu’expriment leurs ailes blanches
qui semblent près de s’entrechoquer quand ils se ruent les uns au devant des autres en sifflant comme des machines de guerre
pour une raison qu’on ignore.
 
Plus vide que le ciel
pourtant
est notre cœur.

Paru le 1er juin 2022

Éditeur : Le Coudrier

Poème
de l’instant

Treizième poésie verticale

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, traduit de l’argentin par Roger Munier, Librairie José Corti, 1993.