Poèmes

Ravir : Les lieux

Hélène Dorion

Bientôt la mer, bientôt
l’intime bouillonnement
de ta vie sur le sable
la lente empreinte du vent

les os brisés
que répand le tumulte
au milieu du monde, vois-tu
les grains s’éparpillent.

Hélène Dorion
Ravir : Les lieux, Éditions de la Différence, 2005.

Danseur

Qu’est-ce qui reste quand la danse est finie ?

Robin Decourcy
Danseur, Éditions D’ores et Déjà, 2020.

Singularités

Je ne vous laisserai rien

les meubles je les emporterai
les livres les plantes vertes les bibelots
je les emporterai
la poussière les poignées des portes
les tableaux les clous qui soutenaient les tableaux
le courrier non ouvert
tout cela je l’emporterai

à mon départ les poches gonflées des mille riens de
mon existence
accueilleront encore les âmes perdues
que j’avais abritées dans mon appartement

Carino Bucciarelli
Singularités, L’herbe qui tremble, 2020.

À la ligne

On est au XXIe siècle
J’espère l’embauche
J’attends la débauche
J’attends l’embauche
J’espère

Attendre et espérer
Je me rends compte qu’il s’agit des derniers mots
de Monte-Cristo

Joseph Ponthus
À la ligne, Éditions de la Table ronde, 2019.

La chute libre du jour

Mornas

depuis l’aube
dans les restes du château
l’hymne du mistral
à la gloire du temps
abrupt rappel à l’ordre
le miroir des falaises
où se reflète
la chute libre du jour
en fin d’après-midi

Stéphane Juranics
La chute libre du jour, La Passe du vent, 2016.

1985-1981

Christophe Lamiot Enos

Juillet 1985, arrivée à New-York City (Parler US)

Parler bellement
m’en parlent la langue
la langue et mon vœu.

Mon vœu d’un ami
ami que je suive
suivant, de la langue

la langue, ses vœux –
vœux : les siens, les miens
miens et nôtres, tiens.

Christophe Lamiot Enos
1985-1981, Flammarion, 2010.

Un miroir au cœur du brasier

Alexis Bernaut

Le feu le vent le veillera

J’avais froissé mes ailes de rage
pour ne pas qu’elles se déploient
comme un journal d’avant-hier
pour allumer le feu

me réchauffer à l’âtre de mes renoncements

Je les lisse aujourd’hui
et mes paumes et mes ailes s’épousent

Le vent m’ayant appris
que le paradis même est un lieu de passage

que volera qui doit voler

et qu’il y veillera

Alexis Bernaut
Un miroir au cœur du brasier, Le Temps des Cerises, 2020.

De l’étoffe dont sont tissés les nuages

Adeline Baldacchino

Le poème devrait nous apprendre
à nous déprendre, or il nous attache
plus fermement à la vie
nous lie nous relie nous ligote au
désir il fabrique de la parole
amante avec des mots d’amour il
dit la mort et nous entendons
l’amour il dit je passe et nous croyons qu’il
reste il se moque et nous voulons qu’il
plaisante il sait qu’il ne sauve de rien ni
personne et pourtant nous
écrivons.

Adeline Baldacchino
De l’étoffe dont sont tissés les nuages, Éditions L’Ail des ours, 2020.

D’îles en lune

Albane Gellé

selon
les lunes et
les jours,

selon
que la joie
guide
ou qu’elle
se fait

fantôme

Albane Gellé
D’îles en lune, Avec des photographies de Maia Flore, Éditions contrejour, 2020.

Éblouissements

Martine Broda

ce qui jamais

ce qui toujours
qui chante dans les feuilles

sans feu ni mot
jeu des cent
fois

jette au brasier de ronces
ce qui chante tout bas

Martine Broda
1947-2009
Éblouissements, Flammarion, 2003.

Poème
de l’instant

Coplas

Il n’y a de chemins au ciel,
il n’y a de chemins en mer,
il n’y a de chemins sur terre
que pour seulement cheminer.

José Bergamín, « Coplas », Traduction de L.-F. Delisse, Revue Caravanes 8, Éditions Phébus, 2003.