Poèmes

À L’ENFANT QUI DANSE DANS LE VENT de W.B. Yeats

Danse là sur le rivage
Car pourquoi te soucierais-tu
Du vent ou de l’eau qui gronde ?
Et après secoue tes cheveux
Qu’ont trempés les gouttes amères.
Tu es jeune, tu ne sais pas
Que l’imbécile triomphe,
Ni qu’on perd l’amour aussitôt
Qu’on l’a gagné, ni qu’est mort
Celui qui œuvrait le mieux, mais laissa
Défaite toute la gerbe.
Ah, pourquoi aurais-tu la crainte
De l’horreur que clame le vent ?
Quarante-cinq poèmes, W. B. Yeats, traduction d’Yves Bonnefoy, Gallimard, (…)

Fantaisie de Gérard de Nerval

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule (…)

Poème sur Saint-Claude (Jura)

Maximine

Ville-paume ouverte aux montagnes
Ville-victoire : quelques rues
Contre les pentes vers les nues…
Même à Paris tu m\’accompagnes
Un diadème de sapins
Sous mon front comme une pensée
La conque grise où je suis née
Dans le vert sombre et souverain
Souvenir Echos de mémoire
Deux rivières Je les entends
Pas un soir sans te voir t\’offrant
Bol de lueurs aux mains du noir.

Aux joyeux harponneurs

Jean-Marie Barnaud

Tout rouge des brumes
de demain
le soleil colporteur
pose derrière les toits et la courbe
du fleuve noir
son sac
et la moisson du jour en charpie
De ce côté-ci des fenêtres
dociles sous les volets roulants
on voit les mains se tendre
ces pleureuses
vers la nuit des écrans
et la mort à mâcher la mort
aux mille visages
Qui parmi nous jouant des coudes
et dansant et riant
criant son déni aux adieux
à la mort consentie
harponnera ce sac
ses mensonges sa bêtise froide
ses tendresses (…)

Ciel fendu

Marie-Claire Bancquart

Les mots s’autodétruisent
dans l’odeur surie des bibliothèques
on lève son regard vers la fragilité des nuages.
Plus fragile, pourtant,
le ciel fendu par des écroulements
chairs pissant leurs liquides
massacres attentats
ils ne suriront pas, eux
ils bombillent sur le sang, bourdonnant l’opéra de la mort totale.
Eh, la parole, tu t’es enfuie
sur les ailes de ces mouches à merde ?
Mais non, tu restes
cette place de sève où la vie continue
dans la tige qu’on croyait gâtée pour toujours.
On (…)

Sagesse 2003

Olivier Barbarant

Il n’y a plus de paille dans l’étable espérance
De grosses guêpes de métal on craint l’ivresse d’un vol fou Parce qu’à force de cadavres les roses de la mi-septembre Ont connu d’étranges couleurs Pour ne rien dire d’un parfum de chair grillée sous la piqûre des électrodes Et vrai ! c’est étonnant comme les bruits des bottes Résonnent au cerveau des pauvres en prison
Le goût perdu de l’avenir il a fallu depuis l’enfance replier les drapeaux Pour se crisper sur d’autres songes L’Art arborant sa majuscule alors (…)

tant qu’il y a de la vie…

Jean L’Anselme

Quand on meurt, c’est la tête qui part en dernier. Il l’avait entendu dire et aussi que, quand on est mort de partout, c’est par là qu’on meurt pour finir. On lit dans les livres d’église qu’il y en a même eu un que son âme s’est échappée du cercueil pour s’envoler comme un ballon !
Il pensait dur dans sa tombe à égaler cet exploit, retenant son dernier souffle de toutes ses forces pour ne pas le lâcher avant le bon moment.
Les fossoyeurs, eux, pelletaient ferme au-dessus pour sauver le vieux record du (…)

Eclaircies et Le mur des Larmes

Henry Bauchau

Eclaircies
Elle n’apporte pas d’éclaircissement sur le monde, l’Histoire, le ciel peu assuré du futur.
Incertain, brouillé, le ciel est là. Elle y suscite des éclaircies.
Les expliquer : comment ? Commenter son acte avec la lumière : pourquoi ? Vivre plutôt
avec elle l’éclaircie qu’elle suscite.
Le mur des larmes
Les larmes de saint Pierre découvrant avec nous, sous son amour, sa foi, sa jactance, le
profond moteur de l’espérance : notre commune faiblesse.
Mur de la simplicité : pleurer comme (…)

No Pasaran

Jamel Eddine Bencheikh

Par les grillages de l’attente
Je laisse l’espoir à la mer
Egrener ses ombres mouvantes
Mon regard lèche la torsade
Du fer forgé envoluté
La brise arrondit sa chamade
Poète Rassemble le monde
Brode la dentelle des marées
Et calligraphie sur leur onde
L’annonciation démiurgique
Qui vibre au chant désespéré
Jailli de ta lèvre magique
Tisse et fais renaître le songe
Où être heureux nous voudra dire
Que nous chasserons le mensonge
Malgré la honte et les carnages
Le cœur léger sous la nuée (…)

Poème
de l’instant

Lied vom Kindsein

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Peter Handke, « Lied vom Kindsein ».