Poèmes

Confiance, dit le poème

Pierre Dhainaut

Il vient de l’urgence, c’est toujours la nuit
tant que l’on ajoute à la mort
des supplices, des massacres,
il n’oublie rien, ni les cris ni les plaintes
ni le silence qui étouffe,
en écoutant ici, en lui plus loin que lui,
il élargit le poing jusqu’à la paume,
il n’a pas froid contre les murs,
pour les traverser il leur parle,
avec un peu d’air sous les portes
il a ce regard d’un enfant
face aux vents du rivage,
l’essor de l’arbre et l’envol des oiseaux
ensemble, il fend les pierres, (…)

Pommes d’été

Israël Eliraz

j’ai deux genoux
dans les fruits.
La maison est un été pur
Jean Daive, Les axes de la terre
Il me faut une pomme
qui ne commence pas
dans l’abstrait.
Et Rilke n’a-t-il rien dit
d’une lampe
près d’un jardin de pommes
au bout de l’été pur
sous la petite pluie ?
Un peu du jour dans la pomme,
je ne saisis pas encore
mais j’y suis.
Le feu a pris
*
plus il y a une
pomme, plus
c’est oui
comme l’effet d’un pli
dans le jaune.
Je cherche à en retenir
quelque chose
je n’attends pas (…)

Sinon franchir, soulever

Antoine Emaz

Sinon franchir, soulever
il y a peu d’espace devant
le ciel bleu calme par-dessus rétrécit
doucement à mesure que le mur boucle
bloque un peu plus de tête
et de réel
lentement attaquer le mortier
devenir lierre forcer faire
passer entre le temps en blocs
un peu de bleu
dans la bouche on peut
extraire l’air du mur
ou s’écraser
le choix est simple
il reste à faire
dans l’asphyxie qui vient
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez (…)

Le jour ne revient pas, dites-vous

Claude Esteban

Le jour ne revient pas, dites-vous, mais
seulement sa blessure, le sang
que laisse le soleil quand il s’effondre
au loin
tous les corps oubliés
veulent savoir si quelque chose existe
sous le sol, qui les rassemble, une parcelle
de substance ou rien
que l’ombre, immobile comme
un caillou
peut-être que l’espoir
n’est qu’une entaille dans la chair
une étincelle sans futur
dans la mémoire
ne dites pas, quand vous partez, que c’est
le jour qui meurt.
Poème publié dans l’anthologie Une (…)

La Prairie

Marie Étienne

Durant la nuit je remontais des herbes denses en tenant par la main un garçon. La prairie était bleue et si belle ! Aucun enfant pour y mourir, aucun crâne sali par les chocs de la guerre, toutefois il fallait par moment se garer de coulées d’eau féroces qui la creusaient sans prévenir, c’était le seul danger mais il n’était jamais mortel, les occupants du lieu savaient s’en préserver, devinant la cavale et la laissant passer, déversée d’où ? absorbée où ? nul ne le demandait. Cette nuit-là je sais (…)

Plus âgés que nos âges

Albane Gellé

Plus âgés que nos âges, tous debout
depuis la terre, nous sommes restés
longtemps au chaud dans nos paniques,
récitant des chagrins ici et là appris par
cœur sous une grande pluie d’hiver.
Avant de nous mettre à chercher le
soleil, et ses fraîcheurs, et ses jardins.
Demain, même si la lumière
demeure difficile, nous croirons enfin aux
anges.
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

Les planches sur mon dos m’apprennent à marcher

Jean Portante

les planches sur mon dos m’apprennent à marcher
la tête en bas.
quand la ville se pose sur mes
pieds elle oublie sa vieillesse.
l’espoir est un manteau auquel il
manque un peu d’hiver.
c’est bon pour le moral.
il faudrait que coule en lui un filet
d’huile d’olive.
n’est-ce pas lui la rouille noire
que traverse l’origine.
n’est-ce pas elle la
guerre blanche qui refroidit l’haleine.
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

S’il en fait vivre quelques uns…

Gil Jouanard

S’il en fait vivre quelques uns,
l’espoir ne manque jamais
d’en faire mourir plusieurs.
Mais, à vrai dire,
pour vivre ou pour mourir,
faut-il vraiment s’en remettre
à l’espoir ?
L’âne a-t-il besoin de carotte
pour se mettre en marche ?
C’est quand on a cessé d’espérer
qu’on peut voir surgir l’inespéré.
Car, de l’espoir, qu’attendre,
sinon, au pire, déception
et au mieux, s’étant cru comblé,
la démythification ?
(« Ah, c’était donc seulement
cela
que l’on espérait ? »)
Seul l’inespéré
donne (…)

Pour une définition de la vie

Alain Jouffroy

Calderon a eu grand tort :
La vie n’est pas un songe, ni un mensonge.
Pas plus que les hommes ne sont des anges.
La vie est une vigie.
Elle observe les hommes comme les singes.
La vie est un sourire – infini –
A tout ce qui va mourir.
La vie n’est pas un supplice.
Ce n’est pas le voyage d’Ulysse (qui a tué),
Mais une hélice, qui fait glisser
D’un supplice à des délices :
Un hydroglisseur, qui consume les heures,
Et les malheurs.
Un planeur, aussi, dans les hauteurs.
La vie vole, et (…)

Espoir

Nuno Judice

Après un jour de pluie, un jour
de pluie. La séquence logique du temps
se manifeste dans le gris du ciel ; toutefois,
le soleil se laisse deviner derrière
les nuages, et l’homme espère
que le beau temps vienne après la pluie et que
le soleil dissipe la grisaille des nuages.
Le temps, ainsi, nous donne l’image
de ce que nous sommes en droit d’espérer, et nous aide
à éprouver, en ces jours pluvieux, notre froid
sentiment de l’hiver : comme si le soleil
et la pluie ne faisaient pas partie (…)

Poème
de l’instant

Alejandro Jodorowsky

C’est comme ouvrir un menhir avec les mains

Cessez de chercher, vous êtes la porte
et les gardiens qui en interdisent l’accès.
Chaque pas vous éloigne du nombril
chimères assoiffées d’aventure.
Vous croyez que le mariage vous libère de la mort
ou que l’argent vous marque dans la hiérarchie divine.
Cessez de chercher, la conscience est le philtre magique,
L’œil capable de rejoindre les orbites vides de Dieu
traversant la mort. Personne ne se rencontre soi-même
en parcourant les mers ou en explorant les cavernes.
C’est difficile, comme ouvrir un menhir avec les mains
car notre âme est plus dure que la pierre.

Alejandro Jodorowsky, Traduit de l’espagnol (Chili) par Martin Bakero et Emmanuel Lequeux
dire ne suffit pas, no basta decir, Le Veilleur Éditions, 2003.