Poèmes

Talipot

Tahar Ben Jelloun

Pour Issa et Sarojini
Ne me demandez plus si je suis Français, Marocain ou talipot Je ne serai pas centenaire pour fleurir dans le parc Pamplemousse Ne me demandez plus pourquoi je n’écris pas en arabe ni comment suis-je devenu un palmier Plus haut que les autres dans une île où les nuages embellissent les montagnes Je suis et serai le même arbre inquiet aux fruits amers J’ai cru que l’île me ramènerait à la maison On m’a dit qu’elle me donnerait l’enfance et l’oubli Jusqu’à laver la peau et la (…)

Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre…

Daniel Biga

« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » pensait Ulysse. Aussi son chant écarta six reines et écueils ainsi sut-il revenir vers Pénélope : qu’à son exemple chacun cherche son Ithaque qui en lui demeure – sans doute lui sera-t-il accordé d’y aborder lumen de lumine.
Combien de temps faut-il pour comprendre qu’il n’y a ni passé no future on a tout le temps pour apprendre qu’y a rien à apprendre sinon le présent (é)mouvant ce curseur qui dévoile une seconde l’éternité. Que je devienne mon maître (…)

Beuverie nocturne avec Su Dung-Po (1036-1101) de Volker Braun

Sur le sol je me repose
De ma
Poitrine l’eau coule
Et d’où
Ce qui sourd des pierres
L’espoir est vide de sens
Tout comme le désespoir
Personne ne boit ? Demandent les draps :
« Déverse ce qui te reste de vie… »
Si j’ai trop de sueur
Bien peu d’encre en revanche
Et salive plus que patience
Pour écrire le monde
Jusqu’à ce que je tarisse –
Traduit de l’allemand par Alain Lance
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

L’arrière-automne

Michel Butor

Ce n’était pas vraiment l’été indien pas même celui de la Saint-Martin car il n’y avait pas eu de gelées auparavant la saison s’étirait avec beaucoup de nuages et de pluies qui provoquaient graves inondation
Malgré le réchauffement constaté on savait bien qu’arriverait l’hiver avec son blizzard ratissant l’espace et tous les accidents dûs au verglas on attendait on regardait monter le brouillard sur les villes des vallées
Et l’on était suspendu aux nouvelles il y avait des menaces de guerre dans un autre (…)

L’espérance

Andrée Chedid

J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie
*
Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits
*
Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries
*
Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir
*
J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur.
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, (…)

Atterré par l’horreur…

William Cliff

atterré par l’horreur que je voyais
les voitures le modernisme bête
je me mis à marcher car je croyais
trouver plus loin autre chose peut-être
je vis l’eau apaisante m’apparaître
et l’herbe entre les cailloux du vieux port
un homme souriant me dit alors
la complication des bras de la Loire
et m’enfonçant toujours plus loin je sors
enfin de l’horreur qu’on me faisait boire
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

On s’approchera de la lumière…

Benoit Conort

On s’approchera de la lumière
ce que la main recueille et la paume
deux yeux lumière rejoint sa source
il y a un mur blanc
ce mur est blanc il
serait noir que pareil ce serait
ce mur est un mur
ce mur arrête la lumière
qu’il soit blanc ou noir n’importe pas
ce mur est un mur parce qu’il arrête la lumière
qu’il fasse nuit ou jour n’importe pas
le mur arrête la lumière
c’est sa définition première identité même du mur
l’un dit je prends une massue
l’autre dit lève la massue
et le troisième (…)

Psaume

Giuseppe Conte

J’ose t’invoquer dans cette Europe aveugle
éreintée par la chaleur et par la sécheresse
rongée par les déluges et les éboulements,
continent de cendre et de purins
dont Rien et Hypermarchés
sont les souverains incontestés.
J’ose t’invoquer, j’ose espérer, ô Poésie.
Sans être ni David ni Salomon
sans posséder ni Bethsabée ni la Sulamite
et sans connaître le langage
des éperviers ni celui des fourmis
je t’invoque, reviens
reviens comme un mai
lumineux-sauvage
et comme le premier rayon
souffle (…)

Mais le rire viendra

Seyhmus Dagtekin

J’aurais voulu habiter la statue de la liberté, la jungle qui est dans sa tête Les tortues, les léopards, les éléphants qui sont sur l’herbe au-dessus de sa tête En vrai, la statue de la liberté est un dragon Un dragon caméléon qui pousse sur toutes les balles perdues Moi, je suis une balle perdue qui n’arrive pas à se retrouver parmi les autres Une balle perdue qui se couvre de ton ombre Moi, je suis une balle perdue qui frappe la joue diablement belle de la dragonne Une balle de rumeur dans un bol (…)

Les poires

Jacques Darras

est-ce pomme
est-ce poire
le fruit défendu
(le fruit d’Ève fendue)
qu’Adam consomma
toutes lèvres confondues
au verger des plantes
Dieu a répondu :
c’est le fruit du pêcher
c’est la pêche charnue
qu’en mon jardin j’ente
-- -les pommiers sont déçus
les poires déshespérues
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

Poème
de l’instant

Emmanuel Laugier

Feuilles bruissantes

« Fués moti’ »

Quant ch’al s’indrècia,
tal scblancĵ dal céil,
il trim dai pòvai,
jo j’ sei
ta l’ansemâ da li’ fuéis moti’,
friscjúra
e balinâ di lûs.

Novella Cantarutti, 1920-2009, Ultima stella, Éditions fario, 2021.