Poèmes

Jardin Notre-Dame de Maurice Carême

Il est, derrière Notre-Dame,
Un merveilleux petit jardin.
Allons, arrêtez-vous, Mesdames !
Où courez-vous donc de ce train ?
Asseyez-vous là sur ce banc,
Oubliez un peu votre table.
Manger des yeux est adorable.
De grâce, écoutez votre coeur
Vous parler de bien autre chose
Que de soucis, que de rancoeurs.
Alors, vous repartez déjà !
Que je regrette, Mesdames !
Dommage ! J’entendais votre âme
S’approcher, surprise, à grands pas.
Ecrit à Paris, au Parvis Notre-Dame, le 2 août 1972 (…)

Demain

Aimé Césaire

Je suppose que le monde soit une forêt. Bon !
Il y a des baobabs, du chêne vif, des sapins noirs, du noyer blanc ;
je veux qu’ils poussent tous, bien fermes et drus, différents de bois, de port, de couleur,
mais pareillement pleins de sève et sans que l’un empiète
sur l’autre,
différents à leur base
mais oh !
que leur tête se rejoigne oui très haut dans l’éther
égal à ne former pour tou
qu’un seul toit
je dis l’unique toit tutélaire !
Et les chiens se taisaient, © Présence africaine, (…)

A la bien-aimée de Renée Vivien

Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
E ma voile de soie et mon jardin de lys,
Ma cassollette d’or et ma blanche colonne,
Mon par cet mon étang de roseaux et d’iris.
Vous êtes mes parfums d’ambre et de miel, ma palme,
Mes feuillages, mes chants de cigales dans l’air,
Ma neige qui se meurt d’être hautaine et calme,
Et mes algues et mes paysages et mer.
Et vous êtes ma cloche du sanglot monotone,
Mon île fraîche et ma secourable oasis…
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et (…)

Se voir le plus possible… d’Alfred de Musset

Se voir le plus possible et s’aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu’un désir nous trompe, ou qu’un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment
Alfred de Musset (1810 – 1857)
Poésies nouvelles, 1835 – 1852
Ecouter ci-dessous la version enregistrée par un élève du lycée Bezout de Nemours

"L’oiseau bleu" d’Alphonse Daudet

J’ai dans mon cœur un oiseau bleu,
Une charmante créature,
Si mignonne que sa ceinture
N’a pas l’épaisseur d’un cheveu.
Il lui faut du sang pour pâture
Bien longtemps je me fis un jeu
De lui donner sa nourriture :
Les petits oiseaux mangent peu.
Mais sans rien en laisser paraître,
Dans mon cœur il a fait, le traître,
Un trou large comme la main.
Et son bec fin comme une lame,
En continuant son chemin,
M’est entré jusqu’au fond de l’âme !…
Alphonse Daudet (1840 – 1898)
Les amoureuses, (…)

L’invitation au voyage, de Charles Baudelaire

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal, 1857
Ecouter ci-dessous la version enregistrée par une élève du lycée J.Verne de (…)

L’étranger de Charles Baudelaire

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
Tes amis ?
Vous vous servez là d’une parole dont le sens m\’est resté jusqu\’à ce jour inconnu.
Ta patrie ?
J’ignore sous quelle latitude elle est située.
La beauté ?
Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
L’or ?
Je le hais comme vous haïssez (…)

Si tu viens de Lucie Delarue-Mardrus

Si tu viens, je prendrai tes lèvres dès la porte,
Nous irons sans parler dans l’ombre et les coussins,
Je t’y ferai tomber, longue comme une morte,
Et, passionnément, je chercherai tes seins.
A travers ton bouquet de corsage, ma bouche
Prendra leur pointe nue et rose entre deux fleurs,
Et t’écoutant gémir du baiser qui les touche,
Je te désirerai, jusqu’aux pleurs, jusqu’aux pleurs !
Or, les lèvres au sein, je veux que ma main droite
Fasse vibrer ton corps - instrument sans défaut - (…)

Amour de Simonne Michel Azais

AMOUR
Lors
Tes lèvres d’amour entrouvriront ma vulve
Et boiront mon désir
Comme on boit un vin fou
Ce désir
Qui courait au long de mon Échine
Et faisait se cambrer mes reins
A ton toucher si doux
Lors
Je ne saurai plus si c’est moi que tu aimes
Ou seulement
Ta joie
De me donner l’amour.
Simonne Michel Azais, Poèmes interdits, Paris, La
Goelette, 1953

Confession de Simonne Michel Azais

CONFESSION
Si donc ce soir
Tu m’avais prise
Tu aurais mangé mon parfum
Que restait-il
Entre mes cuisses
Et sous mes bras
Et sur mes seins
Pour qu’à la nuit je me confesse
Et me baise
Jusqu’au matin.
Simonne Michel Azais, Poèmes interdits, Paris, La
Goelette, 1953

Poème
de l’instant

Jean-Pierre Luminet

Indicateur de la ligne du ciel

Atomes mêlés
brasier de baisers
enveloppement total
extase de ta seule existence
je dors avec toi
baignant dans ta lumière
notre petite chambre se rapproche des conditions du soleil

Jean-Pierre Luminet, Indicateur de la ligne du ciel, Le Cherche midi éditeur, 2020.