Poèmes

Poème inédit d’Anita Conti

Pourrais-tu ignorer
Que chaque jour, Pour Toi,
un ciel entier s’éclaire ?

À Tous les pas de cet élan
qu’est notre vie
À tous les jeux de cette rage
J’ai ouvert les bras
Et gémi

Et sur le grand vent refermé,
Au long des temps
Mes bras heureux brûlent encore
De leur désir.

Anita Conti
1899 - 1997
4 janvier 1994, à Fécamp, Inédit.

Petits poèmes en prose

Charles Baudelaire

Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux courbé par le vent ; dans quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d’un poëte qu’une comparaison fort naturelle deviendra dans le vôtre une réalité. Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l’arbre. De même, l’oiseau qui plane au fond de l’azur représente d’abord l’immortelle envie de planer au-dessus des choses humaines ; mais déjà vous êtes l’oiseau lui-même.

Charles Baudelaire
1821 - 1867
Petits poèmes en prose, « Le Théâtre de Séraphin », 1868.

33 poèmes en forme de nouvelles (ou l’inverse)

Jean-Louis Rambour

Il arrive fréquemment que les hommes aient peur des chevaux. Certains jouent les indifférents, d’autres ne cachent pas leur inquiétude. Pégase, le cheval divin, avait des ailes d’ange à faire peur. Incitatus avait une écurie de marbre, une mangeoire en ivoire, à faire peur. Sur la tombe de son cheval, Alexandre fonda la ville de Bucéphalie et provoqua peur et questionnement. Mais là, là, dans ce champ jaune, il s’agit de retourner les terres les plus empierrées, car tout le monde ne possède pas encore son Massey Ferguson. Auquel on ne prête ni ailes ni ombres.

Jean-Louis Rambour
33 poèmes en forme de nouvelles (ou l’inverse), Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, 2020.

« Aubade »

I had two desires : desire to be safe and desire to feel.

Louise Glück
Poems 1962 - 2012, « Aubade », Farrar, Strauss and Giroux, 2012.

Fragments du discontinu

Isabelle Baladine Howald

Je soliloque

la voix n’est pas ce que j’oublie
la voix dans mon oreille
cet objet de désir la voix

voix d’autre voix de toi
unique et que je ne peux caresser

Isabelle Baladine Howald
Fragments du discontinu, Éditions Isabelle Sauvage, 2020.

Paysage du Tout

Pierre Oster

Le désir de sentir qu’une main très habile gouverne l’économie du poème, ce désir-là est délié, ailé. Il grandit.

Pierre Oster
1933 - 2020
Paysage du Tout, « Alchimie de la lenteur », 2020.

Totem normand pour un soleil noir

Christophe Dauphin

Normand
je suis aussi de ce pays-là des ronds-points
de notre humanité qui n’est pas
qui ne sera plus jamais
seule

Christophe Dauphin
Totem normand pour un soleil noir, Les Hommes sans Épaules éditions, 2020.

Cahier de création

Et s’il ne restait que la force du chant
la puissance impalpable d’un cœur de graminées
le bonheur insondable du chœur rythmé
la sobriété généreuse des souffles mêlés
et s’il ne restait que le giron de la transe
berceau de nos rêves en nos chevelures dénouées
claquement de mains et chairs libérées
bras serpentins et hanches agitées
et s’il ne restait que la solidité de nos rêves

Sabrina Sow
Cahier de création, Illustrations d’Alexis Christiaen, Éditions de l’espèce, 2020.

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen
1878 - 1919
Stèles, « Stèle au désir », 1912.

Ailleurs

Quand je suis en mouvement, sans rien pour m’encombrer, je retrouve des réflexes du plaisir de la vie, du désir de la vie.
Ce n’est pas une fuite, c’est un appel.
L’appel de la vie.
Cette vie qui m’impressionne toujours autant.
C’est pour ça que je suis resté un vagabond.
Quelqu’un qui se contente de passer.
Et qui toujours s’en va ailleurs.
Cet Ailleurs qui me va parfaitement.

Gérard Depardieu
Ailleurs, Cherche Midi éditeur, 2020.

Poème
de l’instant

Politique de l’amour

L’amour est blanc parce qu’il est la somme de toutes les couleurs, parce qu’il est la gomme qui m’efface, m’épelle et fait valser l’alphabet de mon identité, parce qu’il est le trou au travers de mon corps, le cerceau par où le jour entre et sort, bondit et se propage en rugissant dans ma chair nue.

Alina Reyes, Politique de l’amour, Éditions Zulma, 2002.