Poèmes

Poésie et photographie

Yves Bonnefoy

Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m’envahit. Je m’éveille, je m’anime. À mesure que l’ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s’épaissir, la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.
Alors j’ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats ; et un impétueux, un invincible désir d’aimer s’allume dans mes veines.

Yves Bonnefoy
1923-2016
Poésie et photographie, Éditions Galilée, 2014.

Couleurs démêlées du ciel

Seyhmus Dagtekin

Pense à moi
Mon cœur bat

Seyhmus Dagtekin
Couleurs démêlées du ciel, Le Castor Astral, 2003.

Proverbes du silence et de l’émerveillement

Michel Camus

La poésie n’est-elle pas toujours dans
l’éternelle attente de la résurrection
des morts ou des mots (lettre morte)
ou des yeux morts des mots

N’attends pas la mort pour t’ouvrir au
silence

Abrupt éclair de silence d’où jaillit
le poème ou la parole d’abîme
L’univers aussi est un poème inachevé

Michel Camus
1929-2003
Proverbes du silence et de l’émerveillement, Éditions Lettres Vives, 1989.

Au dernier soir sur cette terre

Mahmoud Darwich

Dans le grand départ
Je t’aime plus encore

Mahmoud Darwich
1941-2008
Au dernier soir sur cette terre
Traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994.

« Légitime défense »

René Depestre

« Légitime défense »

Poète en harmonie avec ses racines
je sais l’art de célébrer en moi-même
les noces de l’instinct et de la raison :
en plein sommeil un merveilleux oiseau
de combat reste éveillé tout éperdu
aux accidents et aux ténèbres de mon chemin.
Rien n’échappe à sa vigie de prince de la nuit.
C’est un grand duc aux réflexes de tigre
Malheur au vendeur de drogue et de mensonges
à quatre pattes dans sa guerre contre mes jours.
À sa vue l’hôte ailé en flammes dans mes os
Laisse tous mes rêves s’élever en fusées.

René Depestre
Anthologie personnelle, Actes Sud, 1993.

« Primauté d’être »

Mohammed Dib

« Primauté d’être »

Tu penches.

Dans un même
déclin d’être.

Dans un même
déclin d’ère.

Tu penches.

Le désir pèse
sur tes feuilles.

Mohammed Dib
1920 - 2003
Le cœur insulaire, Éditions de la Différence, 2000.

Son éclat seul me reste

C’est une chose terrible que l’on n’ose s’avouer, et encore moins écrire – que des êtres que l’on aime et que l’on espère toute sa vie, des êtres que l’on implore et que l’on attend sans plus y croire, vous libèrent lorsqu’ils partent, même si les conditions de leur mort sont irrecevables, inacceptables. Ils partent et vous délivrent d’une attente infinie.
Libérée de l’attente, je peux désormais te convoquer et entreprendre avec toi des voyages clandestins.

Natacha Wolinski
Son éclat seul me reste, Éditions Arléa, 2020.

Détournement d’horizon

Hawad

Sur toute cette terre,
dos craquelé par la lâcheté,
aucune tête libre et rebelle
hormis celle de mon chameau,
démarche et regard fiers,
hautains et nostalgiques,
déversant son incrédulité
sur le monde au crépuscule.

Hawad
Détournement d’horizon, éditions Grèges, 2002

L’avaleur de feu

Anise Koltz

Il y a des paroles
qu’on ne peut prononcer –

Sur les lignes tendues de nos vies
elles montent et descendent
comme des saltimbanques
des somnambules
qui tombent
quand on les appelle

Anise Koltz
L’avaleur de feu, Éditions Phi, 2003

Mémorial

Mohammed Khaïr-Eddine

Une clepsydre à la hotte des océans
bardée de silences ambiants arrime
un infini souverain au renouveau puissant…

Bleui ainsi que ton cœur éclaté en étoiles
filantes, il va, il se souvient
de tous les bataclans,
de navires en perdition
et des cieux souterrains,
de tes multiples faces –
royal et pur puisant la force
dans les ors incompris des hiéroglyphes et
dans
l’éclat précaire du Soleil.

Mohammed Khair-Eddine
1941-1995
Mémorial , le cherche midi éditeur, 1991

Poème
de l’instant

Jacques Darras

La Maye réfléchit

je froisse le temps
sa porte s’ouvre
et moi j’attends
qu’un oiseau entre m’annoncer
qu’il est grand temps que je m’envole
mes ailes d’enfant
sont repliées
quel est le livre
quelle est la page ?

Jacques Darras, La Maye réfléchit, Éditions Le Castor Astral & In’hui, 2020.