Poèmes

La vie profonde

Anna de Noailles

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Anna de Noailles
1876 - 1933
« La vie profonde », Le Cœur innombrable, 1901

« Hérédité »

Tony Harrison

« Hérédité »

Comment tu es devenu poète, c’est un mystère !
D’où a pu te venir ce talent ?
Disons : J’avais deux oncles, Joe and Harry –
l’un était bègue, l’autre était muet.

Tony Harrison
Cracheur de feu, Traduction de Cécile Marshall, Éditions Arfuyen, 2011

« Heredity »

Tony Harrison

« Heredity »

How you became a poet’s a mystery !
Wherever did you get your talent from ?
I say : I had two uncles, Joe and Harry –
one was a stammerer, the other dumb.

Tony Harrison

Le général sudiste de Big Sur

Richard Brautigan

Une mouette vint nous survoler, son cri nous parvenait dans la lumière, son cri traversait historiquement des chansons de douce couleur. Nous avons fermé les yeux, et l’ombre de l’oiseau s’est enfoncée dans nos oreilles.

Richard Brautigan
1935 - 1984
Le général sudiste de Big Sur, Christian Bourgois éditeur, 1975

« Chanson »

Connais-tu son amour ?
C’est comme une pluie fine qui tombe
Et l’on marche sans se rendre compte.
Mais on sent qu’au bout de quelque temps
On est mouillé jusqu’à l’âme.
Son amour est ainsi.

« Chanson »
Traduction de Gérard Chaliand
Anthologie de la poésie populaire kurde, Éditions de l’Aube, 1997

Lettre à Louise Norcross

Emily Dickinson

Longing, it may be, is the gift no other gift supplies.

Le désir, peut-être, est le don qu’aucun don ne procure.

Emily Dickinson
Lettre à Louise Norcross, 1872.

Poème pour Emily Dickinson

Alejandra Pizarnik

De l’autre côté de la nuit
l’attend son nom
son subreptice désir de vivre,
de l’autre côté de la nuit !

Quelque chose pleure dans l’air,
les sons dessinent l’aube.

Elle pense à l’éternité.

Alejandra Pizarnik
« Poème pour Emily Dickinson », traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, La dernière innocence, Ypsilon Éditeur, 2012.

Poema para Emily Dickinson

Alejandra Pizarnik

Del otro lado de la noche
la espera su nombre
su subrepticio anhelo de vivir,
del otro lado de la noche !

Algo llora en el aire,
los sonidos diseñan el alba.

Ella piensa en la eternidad.

Alejandra Pizarnik
« Poema para Emily Dickinson »

« J’ay dit à mon désir »

Philippe Desportes

J’ay dit à mon désir : pense à te bien guider,
Rien trop bas, ou trop haut, ne te face distraire.
Il ne m’écouta point, mais jeune et volontaire,
Par un nouveau sentier se voulut hasarder.

Philippe Desportes

La cérémonie des inquiétudes

Alain Duault

Les arbres meurent sans qu’on se souvienne de ceux
Qui les avaient plantés les chiens le chat les oiseaux
Sont notre boussole dans la lumière des jours violets
Tout s’oublie qui dure plus longtemps que soi Reste
Le souvenir de ces chevaux sauvages qui galopaient
Poussés par un désir sans fin

Alain Duault
La cérémonie des inquiétudes, Éditions Gallimard, 2020.

Poème
de l’instant

Marceline Desbordes-Valmore

« Les roses de Saadi »

J’ai voulu, ce matin, te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée :
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.

Marceline Desbordes-Valmore, « Les roses de Saadi », Poésies de 1830.