Poèmes

Où es-tu ?

Richard Rognet

Découvrir ci-dessous l’interprétation du poème par une élève du lycée JASA de Fontainebleau

On disait

Mireille Fargier-Caruso

On disait qu’ils visaient les enfants
Qui jouaient sur les terrains vagues
On disait qu’ils visaient les cafés
L’horizon, l’ouvert
Ils saccageaient la joie, les corps
Défiguraient l’immense
Des cerveaux devenus poreux
On disait qu’ils tarissaient les sources
Bannissaient en eux les couleurs de l’humain
Plus que tout, ils aimaient la mort
Follement noirs, des corbeaux
Annonçaient le règne de la nuit
Ils ne savaient pas
Que l’on garderait la musique en nous
Ils ne savaient pas (…)

À BANGUI-LA-COQUETTE

Gérard Le Gouic

Je voudrais vous réunir tous ici
comme autrefois à la Conféco,
le temple de la chemise camerounaise :
Jean-Baptiste Hounkponeu, le Togolais,
sévère et soupçonneux comme un gérant de stocks,
le Sénégalais Bâ Tapsir, rabatteur à son compte,
des chiffres d’affaires mirobolants dans les yeux,
le Tchadien commerçant au KM 5
Issène Bourma tel un papillon blanc
aux ailes de boubou au-dessus des lots,
et puis l’aide-vendeur, le livreur Benoît,
le gardien de nuit, le lépreux sous les arcades.
Et (…)

D’UN CARNET DE BROUSSE

Gérard Le Gouic

La lumière naît d’une aube incertaine,
on dirait des mares ou du sommeil des arbres.
Le long bâton du berger semblable
de loin à la gaule du piroguier
qui s’étire au-dessus du fleuve.
L’arrêt glissé pour lancer le filet,
la halte pour attendre la bête isolée.
Au soir chacun se lave
des cendres de la grande chaleur,
Se vêt pour la nuit du pagne de la ténèbre.
Gérard Le Gouic
(inédit (…)

Roman d’Arthur Rimbaud

Aimé Césaire

Roman
I
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, - foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! -
On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin.
L’air est parfois si doux qu’on ferme la paupière.
Le vent chargé de bruits - la ville n’est pas loin -
A des parfums de vigne et des parfums de bière.
(…)
II
Nuit de juin ! Dix-sept ans !… On se laisse griser. (…)

Pas à pas approché…

Patrick Joquel

Pas à pas approché
l’horizon
regard rose et couchant
veille
incroyablement lumineux
Pas à pas recherché
l’horizon
souffle intime et lent
éveille
en soi des nuits d’ivoire-feux
in Contre toute haine la parole

Aphorismes

Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent. Victor Hugo
Plus il y a de poésie, plus il y a de réalité. Novalis
Le poète est le législateur non reconnu du réel. Percy Bysshe Shelley
O Soleil c’est le temps de la raison ardente. Guillaume Apollinaire

Seulette de Christine de Pisan

Seulette
Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m’a mon doux ami laissée,
Seulette suis sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée,
Seulette suis en langueur malaisée,
Seulette suis plus que nulle égarée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Seulette suis à huis ou à fenêtre,
Seulette suis en un angle mussée,
Seulette suis pour de pleurs me repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien n’est qui tant me siée,
Seulette suis en ma chambre enserrée, (…)

Prenez la parole

Lawrence Ferlinghetti

Et une vaste paranoïa déferle sur le pays
Et l’Amérique transforme l’attentat contre ses Tours jumelles
En début d’une Troisième Guerre Mondiale
La Guerre contre le Tiers-Monde
Et les terroristes de Washington
Expédient tous les jeunes gens
Une fois de plus vers les champs de tuerie
Et personne ne dit rien
Et l’on débarque
Tout ce qui porte turban
Et l’on évacue
Tous les douteux immigrants
Et ils expédient tous les jeunes gens
Une fois de plus vers les champs de tuerie
Et personne ne dit (…)

Hymne à l’égalité d’Henri Chénier

Hymne à l’égalité
Égalité douce et touchante, Sur qui reposent nos destins, C’est aujourd’hui que l’on te chante, Parmi les jeux et les festins.
Ce jour est saint pour la patrie ; Il est fameux par tes bienfaits C’est le jour où ta voix chérie Vint rapprocher tous les Français
Tu vis tomber l’amas servile Des titres fastueux et vains, Hochets d’un orgueil imbécile Qui foulait aux pieds les humains.
Tu brisas des fers sacrilèges ; Des peuples tu conquis les droits ; Tu détrônas les privilèges (…)

Poème
de l’instant

La panthère des neiges

L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eût pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde il survient plus de choses qu’on ne le croit.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Éditions Gallimard, 2019.