Poèmes

Sophie ou la vie élastique

Ariane Dreyfus

DANS LA CHAMBRE PRESQUE VIDE

Le rideau bouge avec la douceur de son linge
Et ne touche pas le sol, rien
Ne le rendra plus léger

Je serai si seule que je m’envolerai

Ariane Dreyfus
Sophie ou la vie élastique, Le Castor Astral, 2020.

L’invention de l’écriture

Que la louange soit seule justification de la littérature et de la parole.
La louange et le blâme, à l’extrême de la beauté.
S’exiler de sa langue.
Montrer sa colère et le désagrément des fourmilières.
Refuser les syllabes souillées de mille mains.
Le poète exige sa poésie, comme une mère réclame aux autorités le cadavre de son fils lynché.

Philippe Bordas
L’invention de l’écriture, Éditions Fayard, 2010.

Autoportrait d’un autre

IL S’ÉTAIT TRESSÉ un masque de fougères qui, le matin même, était encore vert. À présent il était devenu sec et cassant, pauvre armure désormais incapable de le cacher. Les oiseaux plongeaient comme des poignards dans la succion des vagues. Il se rappelait l’accélération de la chute, l’écriture de l’eau autour de son corps. Ainsi était-il resté des heures étendu. Était-il vrai que l’île se fût formée de la sorte, il ne pouvait le dire. Il se rappelait seulement la lenteur après la chute, l’acquittement de la violence qui l’avait libéré, l’étreinte de la mer.

Cees Nooteboom
Autoportrait d’un autre, Traduit du néerlandais par Philippe Noble, Actes Sud, 1994.

Matière solaire

Eugenio de Andrade

Eu amei esses lugares
onde o sol
secretamente se deixava acariciar.

Eugénio de Andrade
1923-2005

Matière solaire

Eugenio de Andrade

J’ai aimé ces endroits
où le soleil
secrètement se laissait caresser.

Eugénio de Andrade
1923-2005
Matière solaire, Traduit du portugais par Mária Antonia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier
Éditions de la Différence, 1986.

Poèmes

Autrefois nous parlions de changements.
Et parler de changements
c’était parler d’amour.

Yehuda Amichaï
1924-2000
Poèmes, Traduit de l’hébreu par Michel Eckhard
Actes Sud, 1985

« Vers dorés »

Gérard de Nerval

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’Univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant…
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose :
Tout est sensible ; – et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie :
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais point servir à quelque usage impie.

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

Gérard de Nerval
1808-1855
« Vers dorés »

L’aiguille aveugle

José Ensch

Ce n’est qu’une éraflure d’oiseau
une petite peau ouverte
sur l’oasis du sang –
pourtant les nuits de toutes les saisons viennent y boire

José Ensch
1942-2008
L’aiguille aveugle, Éditions Phi, Les Écrits des Forges, 2008.

Trois saisons poétiques

Magda Carneci

Sur les cimes,
contemplant, écoutant,
comment guetter, comment attendre,
l’arrivée d’un son auroral
d’un matin inconnu
d’une joie nouvelle
sur le monde

Magda Carneci
Trois saisons poétiques
Traduit du roumain par Linda Maria Baros et Odile Serre
Éditions Phi, Les Écrits des Forges, 2008.

Verdures de la nuit

Maurice Chappaz

C’est maintenant le silence frais de la nuit
c’est dans ton cœur qu’il faut chercher l’été
qu’il faut tout chercher
je n’ai plus qu’envie de dire
merveille merveille
qui dira la nuit ? qui dira l’été ?

Maurice Chappaz
1916-2009
Verdures de la nuit, Fata Morgana, 2004.

Poème
de l’instant

Louis-Philippe Dalembert

Cantique du balbutiement

j’erre dans paris vide
de nos rires de notre frénésie
absent de notre absence
le soleil de printemps
rayonne inutile
déchu de nos flâneries
des baisers des amants
et de leurs mains complices
le long du canal saint-martin

Louis-Philippe Dalembert, Cantique du balbutiement, Éditions Bruno Doucey, 2020.