Poèmes

Une (Bordeaux) ville

Didier Arnaudet

Une vieille habitude. Elle marche sur la pointe des pieds.
La fréquentation des survivances lui donne l’élégance de
L’usage. Pas de visage généralisé pour cette prescription
Minérale qui, à la faveur d’une forme acérée de murmure,
Se déshabille comme personne. Mais une insistance agile
De lignes liquides ou figées, d’étendues durcies ou aérées,
Semblable à une addition de notations musicales parties à
L’aventure, lui fabrique un corps en négociation avec des
Rêves empêchés. Vous égrenez l’énonciation (…)

Ville

Maurice Carême

Trams, autos, autobus,
Un palais en jaune pâli,
De beaux souliers vernis,
De grands magasins, tant et plus.
Des cafés et des restaurants
Où s’entassent des gens.
Des casques brillent, blancs :
Des agents, encor des agents.
Passage dangereux. Feu rouge,
Feu orangé, feu vert.
Et brusquement, tout bouge.
On entend haleter les pierres.
Je marche, emporté par la foule,
Vague qui houle,
Revient, repart, écume
Et roule encore, roule.
Nul ne sait ce qu’un autre pense
Dans l’inhumaine (…)

Ville gardée

Hamid Tibouchi

VILLE GARDÉE
nous habitons une ville gardée
les rues gardées les écoles
gardées les w.c. gardés le bordel
gardé les musées gardés par des
gorilles aux lèvres retroussées
dans chacune des impasses
nombreuses est posté un vieux bouledogue
dans chaque arbre chaque revers de vent
derrière chaque porte d’entrée chaque porte
de sortie est placé un regard qui dévisage
déshabille lit dans les gestes les cœurs
inscrit dans sa rétine les hors-la-loi
nous n’irons plus dans les (…)

Surgères par Sofia Queiros

Je ne suis pas de cette histoire
De ces murs
De ces branches
Je ne suis pas de ce cours d’eau
Ce n’est pas ici que je vis
Je n’ai pas de roses dans mon jardin
Je ne suis pas née entre ces remparts.
Ici je cultive la vie chaque fois que j’y habite
Chaque fois que sur cette murette je regarde la
belle façade
Que mes yeux se plissent de tant de détails
Que je me retrouve happée par le silence.
Sur un banc encore aux beaux jours lorsque l’eau
est au plus bas
Il me vient cette douceur (…)

Deux poèmes - Gonfreville L’Orcher

Jean-Claude Tardif

LES RUES ROUGES
Les rues sont rouges
monsieur Henri Barbusse
le vent y emporte
des feuilles que l’automne affole
et fait vivre plus fort
au-dessus des baraquements de réfugiés
et des libres pensées
monsieur Anatole France
les dés ne sont plus guère jetés
sur le comptoir du "Picardie".
Au pied de la torchère
les péniches flanent sous la flamme
le marinier lit "le feu, journal d’une escouade"
alors que les écoliers crient encore
non loin de la rue Louis Aragon.
*
La ville s’étire (…)

Poèmes pour Paris 19e arrondissement

David Dumortier

On s’attache aux bosses baraquées
des buttes Chaumont
avec la petite ceinture
passée en sous ventre.
Mais le chameau c’est le soleil
qui ne reste pas coucher
dans l’arrondissement.
*
J’entends les mouettes
sur le canal
les plus grosses carpes de Paris
paressent au même endroit
elles sont muettes
et n’ont rien à craindre :
ces oiseaux et poissons
mettraient l’eau à la bouche d’un chat
si les chats de par ici
avaient la faim des torrents.
*
Une femme des hauts plateaux
qui porterait (…)

La Rochelle par Bernard Ruhault

le ciel ouvre le jour en grand
sur la ville et la mer
la lumière fond dans la chaleur
tout est blanc
la foule dérive lentement
par les rues
l’après-midi sèche au soleil et dans les yeux
*
entre le fleuve et cette rue
où la foule dérive
quoi de commun sinon le soir
la même ombre et par lassitude
un jour – encore un
qui se noie

VILLE !

Jean-Claude Walter

Qui dira la fulguration de ta naissance taillée dans le diamant de ton
unique syllabe haute…Ville, planète de verre et de pierre, transparente comme la lumière et qui s’échappe à peine prononcée…Parole exquise ouverte dans lapensée, comme l’astre de pierres précieuses suspendu dans le ciel.
Ville, cristal du sentiment et de la fièvre qui jaillit dans le regard et déjà se résorbe, échappée violente du geste de l’éclair, dans ce corps qui s’élance avec l’inflexible douleur de la flamme et nous consume par (…)

A l’ombre du Luberon

Claude Braun

POème écrit par Claude Braun pour la Communauté de communes "Luberon Durance Verdon"
A l’ombre du Luberon
Ce ne sont plus des cris des jets de lave
Tout simplement des soupirs de montagne
Et l’aube s’impatiente…
Gardée par une tour en ruine
Et des oliviers courtisans
L’ombre bleue d’une crête
A un campanile accoudée
Plus loin sous le soleil
Des platanes penchés écoutent le torrent :
J’ai brisé les calcaires
Et coloré le ciel dans un dernier adieu
Les templiers eux-mêmes en ont tremblé
Et les (…)

Le Cannet des Maures par Marcel Migozzi

L’autre village, le même
C’est l’âne de Madame Garnier, c’était
Le dernier braiment du village, le soir remuait
De longues feuilles râpeuses de figuier, le braiment
Disait la soupe la patience les verres jaunes du bar.
L’âne et Madame Garnier disparus,
Cassés dents et sabots d’un âge
Pas si bête que ça, le temps
N’est plus que dans vieillir.
Mais le dimanche se pomponnent les marronniers.
Dans le parc communal on entre
Avec l’espoir terrestre d’une rencontre
Et c’est dans l’âme où les marrons (…)

Poème
de l’instant

Louis-Philippe Dalembert

Cantique du balbutiement

ce jour-là
face à la mer caraïbes
j’ai rêvé d’un poème
qui nulle part ne commence
ou alors de l’enfance
et nulle part ne finit

Louis-Philippe Dalembert, Cantique du balbutiement, Éditions Bruno Doucey, 2020.