Poèmes

Soupir de Stéphane Mallarmé

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.
in Poésies, livre de (…)

Quelques degrés à l’ombre

Philippe Longchamp

(Extraits)
Pluies à verse sur les bois – loup y es-tu ?
Au fin fond, peut-être ! Mais où, la brune
un rire entre les dents auquel j’allume
mon cœur à battre fou haché menu,
et mes paumes n’en veulent qu’à ses boucles ?
Sur cette photo noir-et-blanc, le grain
est dur .Intérieur, nuit. Ça lui dessine
une peau de granit. Au vrai, fulmine
là-dessous un sang d’orage. Mes mains
en ont mémoire à brûlure, et s’obstinent.
Celle qui navigue à vue de mes côtes
habite son ardent petit navire
aux vents (…)

Aphorismes

Pierre Oster

Que ta condamnable faiblesse se guide sur ta condamnable
hardiesse !
*
L’ambiguïté divine du jour me transporte. Je n’échoue pas à la connaître ; j’en ai le pressentiment.
*
Sous les mots, notre nudité. Nous sommes vaincus. Nous avons notre sauvegarde.
*
Isolé, aveugle, je subis pourtant l’attraction du méridien d’origine.
*
La littérature, telle une pièce sur l’échiquier ;
un élément dans la partie que mène l’intelligence. L’exigence
à coup sûr est de desserrer le (…)

Points

Christian Hubin

Comme toute une vie l’impression récurrente, entêtante, de décalage d’un jour : d’un jour sauté.
*
Où le vent est une forme d’anté –stigmate, de rétrospection vasculaire.
*
Comme une côte, l’exercice presque quotidien de jauger le monde, de le re-monter.
*
Et de rares minutes, habitant ce qu’on s’est toujours pressenti, sans le devenir.
*
Fin du poème : la queue laissée par le lézard ; l’animal blanc qu’on fut dans la forêt régressive.
*
Ne filtrant que ce (…)

Ballade pour un lendemain de défaite

Francis Combes

Sous le soleil ardent nous cheminons nue-tête
Et gardons col ouvert quand la bise gémit
Sans doute nous avons la couenne assez mal faite
Pour ne pas trop nous plaindre des intempéries
Et cheminer toujours de défaite en défaite
Ainsi bon gré, mal gré va notre compagnie.
Pourtant sur nous portons traces de nos défaites
Nos habits sont froissés car nous avons dormi
Dehors dans le décor d’un lendemain de fête
Parmi les confetti, les flaques, le vomi
Mais, les pieds dans la boue, debout nous (…)

Ballade du passage

Georges Cathalo

Vivants blindés
Gisants de glace
On vit on passe
Dans une ondée
Cœurs déchirés
S’agitent et cassent
Faute de place
Couteaux tirés
Esprits bridés
Désirs fugaces
La vie déplace
Les coups de dés
Toute pensée
Ou toute audace
Sous la menace
Est dépassée
Destins froissés
Au fond des nasses
Muets s’entassent
Les temps passés

Blasons

Michel Valprémy

chevelure : mantille et crin promis. La fournaise, la brune ; et l’œillet, piment jaloux.
séant : fesse à l’huile et coquelicot rouge. Donne le fouet avec les ronces. Dans l’herbe, les prunes tremblent.
aisselles : nid clos ou source chaude, le foin a ses vapeurs.
fente : piège à langue, butin du bégonia.
torse : damier lavé, la belle ardoise. Suçons le mil et la framboise, pinçons, suçons.
hanches : brasero, parenthèses.
épaules : cerf.
chevilles : fille longue au (…)

Chanson

Jean-Claude Pirotte

quand j’étais petit
je n’étais pas grand
je m’égarais dans
les jardins d’enfants
je n’ai pas changé
je n’ai pas grandi
ma mère est si belle
et mon cœur si lourd
mais demain j’irai
jouer dans la cour
de mon aïeul où
je serai cet ange
qui attend la nuit
sous la lune blanche
je suis un géant
demain c’est dimanche
(chanson d’Ange Vincent)

Sylvie

Paul Louis Rossi

Que je sois toujours en vie m’étonne
J’y songe en songe chaque nuit
Lorsque ma vie coulait dans la sienne
Ainsi que sa vie dans la mienne
Comme celle de Théophile à l’image
De Sylvie et bien que tôt il perdit
Sa vie pour le péché de sodomie
On le dit à l’Hôtel de Montmorency
Mais nous n’étions pas si sages
Nous accoudés près du pont Sully
J’ouvrais le haut de ton corsage
En fou je défaisais tes cheveux
Et j’ai ta bouche encore sur mes yeux
Pour crier ton nom à l’eau de la Seine
à Théophile de (…)

Petite chanson de la glace

Joseph Rouffanche

La terre est de glace,
Petite est la lune ;
Un croissant moins grand
Qu’un jouet d’enfant.
Les oranges luisent,
Glissades aussi.
La vitre a des fleurs
Qui marbrent le cœur.
La terre est de glace,
Les hommes dormant.
La terre est de glace,
Végétaux mourant.
La terre est de glace,
Petite est la lune.

Poème
de l’instant

Henri Michaux

« Posture privilégiée »

Magie naturelle d’une simple pose,
Mis au calme
l’esprit en quiétude laisse ailleurs les parleurs
les menteurs inscrits,
laisse s’étaler les naïfs transporteurs
des quotidiennes maximes sommaires de l’époque.
Ne sont plus entendues, les disputes

Hors de l’action
bras retirés de la circulation
aussi bien de l’attaque que de l’aide
retirés de la préparation à agir…

Henri Michaux, « Posture privilégiée », Revue Nulle Part, 1984.