Poèmes

Lai de la Belle au bois revivant (inédit sur le thème Passeurs de mémoire)

Claude Ber

Ne cherche plus la Magramüe
Au socle de l’hiver de gris
Noir de neige et blanc de buis
Tout redevient quand tout s’est tu
A pic de l’horizon les forêts qui dérivent
Sont des mots effacés le cercueil océan
Quand réchauffant leurs oiseaux morts
A fleur de peau contre ton corps
Pour qu’entre lèvres ils revivent
Tu les diras en outre temps
Dans les fleuves du ciel fendu
Sous les aisselles de la nuit
Se couche nue avec l’oubli
La mémoire redevenue
Au fil de nos saisons les journées qui (…)

Rotrouenge des biens aimés (inédit sur le thème Passeurs de mémoire)

Claude Ber

Nul équitable balancier
Ne règle la roue de fortune,
Rien en retour n’est accordé
Et n’existe justice aucune
Mais au vent doux des fins d’été
Qui jonche la terre de prunes
Dans leurs étoiles écrasées
Jus mordoré de l’infortune
Au pressoir du temps vendangé
Se cueillent les noyaux de lune
A la farce des jeux pipés
Certains ne tiennent pas rancune
De s’être si fort démenés
Pour des queues d’ail et pour des prunes
De son diamant la pluie de mai
En gouttes tombant une à une
Couronne les amants (…)

Sextine du temps présent (inédit sur le thème Passeurs de mémoire)

Claude Ber

Sans pitié le couteau du temps Avant nous détruit nos visages Et les débris de notre image Se figent avec notre sang Mais en cruauté nos carnages Dépassent de loin ses tourments
Dans l’histoire de nos tourments La démence de notre temps Ajoutant son lot de carnages Aura brûlé vif les visages Et explosé les corps en sang Nous dépeçant d’humaine image
Des croyances à notre image Infligent torture et tourment Comblant de cadavres en sang Le cercueil grand ouvert d’un temps Qui troue d’acide les visages (…)

Comptine de Grisette

Fernando Arrabal

Grisette était une souris
Qui rêvait d’être une houri
Dans de vastes prés verdoyants
Sous de grands voiles ondoyants .
Elle se voyait en coquette
Elle qui n’était que Grisette
Et n’avait séduit aucun rat.
(Jamais son charme n’opéra).
Restant seule et inconsolée
Dans son trou-un vrai mausolée-
Peu à peu elle maigrissait.
Son caractère s’aigrissait.
Elle ne mangeait plus de lard
Ne s’intéressait plus à l’art.
Elle se sentait dépérir
Et pensa :"Il vaut mieux mourir
Que de rester là dans mon (…)

L’écureuil

Fernando Arrabal

Bel écureuil couleur d’été
Toi qui n’es que légèreté
Vêtue des rousseurs du soleil ;
Toi qui vois s’enfuir le sommeil
Car tu n’es fait que pour l’envol
Et touches à peine le sol ;
Toi qui dois ton nom à ta queue
Qui dessine son ombre bleue
Pour protéger de son panache
Ton dos éclatant et sans tache ;
Comme il en coûte au rimailleur
Qui cherche pour toi le meilleur
Parmi la crème des louanges
Et te voudrait comme les anges
Bondissant de joie jusqu’au ciel
Toi l’écureuil couleur de miel ; (…)

Rituel du métal - Trente distiques autour du mot "Désir"

Dominique Sorrente

Arracher au parfum L’invisibilité d’une fleur.
Accomplir le rite clandestin D’une image vibrante.
Saluer à l’envers La fille au sablier.
Lever les mains disponibles Vers la perte.
Toucher à la solitude du dehors Comme on entre au miroir.
Poser un brouillard neuf Sur la porte fermée.
Faire d’un simple baiser un thaumaturge.
Ramasser des cailloux Derrière les limites.
Remettre à l’eau du fleuve Son dernier rêve rédigé.
Sentir naître les larmes Sous astreinte d’infini.
Prêter au diagramme des noms (…)

Passage

Max Alhau

Les blancs, les paroles avares,
Nous ne saurions les esquiver.
Il suffit que demeurent, rares,
Des feux qu’il faudra approuver.
Tout ce que nous pourrons rêver :
Le désert, la plaine, la plage
Et que nous nommerons passage
Mettra un terme à notre errance.
Nous aborderons ce rivage
Les yeux noyés dans notre enfance.
*
Nous avons voué nos mots au large
Et sommes revenus au port
Le corps dévasté par la charge
D’une nuit qui fut sans report,
Nuit dont nous récusons l’apport.
Notre voix (…)

Train Ottignies - Gembloux

William Cliff

ce port de tête cet air de noblesse
qui n’a jamais été calculé mais
qui donne néanmoins à ta jeunesse
son je ne sais quoi d’indomptable mais
sans qu’il s’y trouve rien qui soit mimé
ton torse droit ton œil vitreux bizarre
ta bouche taciturne au rire rare
ornent ton corps d’un cachet personnel
qui malgré quelque vide dans ton crâne
le rend désirable et comme éternel
je suis sorti de la gare en dressant
fièrement ma peau promise aux ravages
du temps et relevant de son penchant
naturel la pente de (…)

Tu cours superbe, ô Rhosne, flourissant

Annie Salager

Tu cours superbe, ô Rhosne, flourissant
Les bords imaginaires du voyage
les rives vertes où l’on s’use en passant
aux tourbillons, aux rhombes des nuages.
Ton couteau nu entraîne nos images
de vie si promptes à rejoindre les puits
où demain les noiera d’une eau d’oubli
et là s’apaiseront les jours amers
quand jusqu’à l’os léchés nos mots blanchis
seront le temps qui pose sur la mer.
Hommage à Maurice Scève, sa Délie aux quatre cent quarante neuf dizains décasyllabiques, rimés en ABAB BC (…)

Densité de l’hiver

Joseph Rouffanche

L’hiver est un lointain d’intimité puissante.
L’horizon de l’hiver est en torchis de bêtes,
En rêve de mica sur les granits d’absence.
Une femme séduite étouffe l’innocence
(la tendre, blanche et noire au chevet de sa tête)
Son sexe en son regard et le tueur d’oiseaux.
L’eau charbonneuse bouge entre les poulies mortes.
Dans les plis de l’air froid souffrent les lierres noirs.
Les mariées d’hiver sont pierreries hautaines.
Leur lit, chêne et soleil, contient la feuille morte,
Une vallée bordée de (…)

Poème
de l’instant

Charles Baudelaire

Hymne à la beauté

L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l’air d’un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

Charles Baudelaire, 1821-1867, « Hymne à la beauté », Les Fleurs du mal , 1857.