Poèmes

Trois neuvains pour saluer la mémoire de Jean Follain

Pascal Commère

Dans le frémissement de l’être… » aujourd’hui s’il faut Me souvenir encore de qui ne parlait de vous Jamais, « cher Follain », sans adjoindre ces quatre lettres Adjectives à votre nom et qui rutilent, droite quincaillerie D’une mémoire amie… Mais voici Qu’à mon tour passant par ce pays qui sent Le veau de lait la tripe la pomme à cidre, toutes odeurs D’un monde clos, meubles lourds et patine, j’en Viens à célébrer, indicible rumeur
D’un cœur qui se souvient, maints émois, si tant est Qu’une syntaxe (…)

Ode à Fernando Pessoa

Jean-Claude Xuereb

« Être poète n’est pas une ambition pour moi c’est ma façon d’être tout seul. » Alberto Caeiro ‘’Le gardien de troupeaux’’
Tu as quitté la rue des Duradores tu fais halte un instant au bistro familier et glisse discrètement sous ta veste la fiasque de porto à boire en solitaire
Puis tu descends au port jusqu’à la silhouette dressée par Folon de ton hétéronyme au visage caché sous les pages d’un livre afin de n’être identifié à ‘’personne’’
En spectateur lointain tu (…)

Priant que la poésie soit humaine soit plus…

Joseph Julien Guglielmi

à Sophie Loizeau
d’
un soi-disant
matin corrigé d’une ode
d’une autre aube toujours différente, lisse
à l’endroit ce qui blesse le regard
i.e la lumière brisée
prenant la bouche la voix
de surface
very
dark
very
light
very
like
the
sun un soleil de
chaque jour oublié
sur la corde sombre
du cœur-Celan übers
Herz Schattenseil
ou l’âme
à
l’endroit vide
du poème
où vous me dîtes
allez plus loin
en cet accord atonal Dichtung
« qu’il n’est plus temps de se vouloir »
à l’entrecoeur (…)

Palingénésies

Yves Broussard

Dans l’âtre enfumé
les braises explosent
sporadiquement
Ainsi font les étoiles
à l’extrême du Tout
cependant
qu’alentour
en ordre discontinu
des insectes
s’ingénient
à arpenter le monde
De l’éternité à l’éphémère
le papillon bascule
inexorablement
Alternance ou rupture ?
Dans la perspective du vallon
rien n’est dit
que la cruauté du rapace-temps
Plus loin
le souffle accompagne
la montée de toutes choses
Il n’est point d’heure inscrite
en ce matin d’été
Seuls
quelques signes
invitent à (…)

Pantoum

Jacques Jouet

Musiciens et soldats, Valentin de Boulogne, huile sur toile 155 x 200, Strasbourg, Musée des Beaux-Arts.
Une vierge sans enfants, un christ avant les outrages un jardin des Oliviers, mais je ne vois pas d¹olives. La gravité centrale et sombre du tambourineur donne au tableau ce qu¹on n¹attend pas de lui : le vacarme.
Un jardin des oliviers, mais je ne vois pas d¹olives Socrate et ses deux femmes bien en chair très identiques. Donne au tableau ce qu¹on n¹attend pas de lui : le vacarme et tu auras (…)

Planh (élégie funèbre)

Jean-Pierre Thuillat

pour Bernard de Ventadorn
et Bertran de Born,
poètes vivants.
La modernité ne s’écrit plus dans Athènes mais dans
une nouvelle Athènes sans Grecs ni Latins
peut-être la baie de l’Hudson peut-être
les rives d’un Fuji nappé de Chantilly
ou celles du delta dans Calcutta la Grande
lorsque au matin l’on va déverser sur la berge
tous les cadavres de la nuit.
Et plus jamais, hélas ! ne s’écrira
entre Loire et Garonne où vous naquîtes fiers
de relever le gant perdu par les Atrides.
Plus d’aigle à (…)

Proses

Pascal Boulanger

Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, de gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. Rimbaud.
Et sculptés dans l’ivoire, des bisons et des chevaux fuyaient les marchands, ces nouveaux martyrs.
De saintes femmes faisaient tanguer les idoles et des confettis gelaient sur des masques sombres.
C’est le soulèvement des ombres sourdes -, de savantes prairies renaissent aux ailes des parois.
Fermés comme des poings, (…)

Quatre quatrains pour Omar Khayam

Azadée Nichapour

Je lève à toi ma coupe Omar Khayâm
Précieuse poussière de Nichapour
Frère de Baudelaire, mon amour
Qui enivras de poésie mon âme
Hélas ! Si l’on m’avait prédit qu’un jour
J’irai zoner si loin de Nichapour
J’aurais pris une poignée de sa terre
Les os de Khayâm pour Apollinaire
Point du jour à l’horizon du hasard
Breton, je sais, tu aurais aimé Omar
Libre-penseur, libre-rêveur de l’art
D’aimer la vie avant qu’il soit trop tard
Il était un grand poète autrefois
Début et fin de la vie comme neige (…)

Rondeau

Francis Combes

Rue Gît-le-Cœur
T’en souvient-il
Du temps passé, des longues heures
Et de nos amours juvéniles ?
Assis au cœur
d’un âge hostile
Tard, dans la nuit des mots vainqueurs
S’ébauchaient des aubes fertiles
Rue Gît-le-Cœur.
Où donc est-il
Ce temps mon cœur
(Rêver n’est pas un jeu futile)
Nous savions l’avenir par cœur
T’en souvient-il ?

Rondeau

Jean-Claude Pirotte

Dieu pour me revisiter l’âme
a choisi de secrets détours
ni la menace ni le blâme
un simple et fabuleux bonjour
le sifflet d’un merle ou le brame
des forêts auront suffi pour
que Dieu revisite l’âme
or je n’espère nul secours
fortune pardon ni réclame
mais qu’assigne l’heure et le jour
Dieu pour me revisiter l’âme

Poème
de l’instant

Journal 1887-1910

Chaque fois que le mot « Jules » n’est pas suivi du mot « Renard », j’ai du chagrin.

29 mai 1903

Jules Renard, Journal 1887-1910, Actes Sud, 1995.