Poèmes

Sonnet du mal-être

Claude Albarède

Le feu me gèle et le froid me calcine,
Le jour m’aveugle et la nuit m’éblouit,
J’erre dans l’air et je m’évanouis,
Dans l’eau j’aspire à l’air que j’imagine.
L’esprit me prend quand mon corps s’étudie,
Le corps m’absorbe au moment où j’exprime
Une pensée qui soit de sève ourdie,
Comme en ma chair l’esprit plonge et s’anime.
L’amour m’octroie ce qui me l’interdit,
Quand devant moi la nudité m’invite
A m’assouvir de l’absent qu’elle agite.
La mort appelle à son coucher maudit
Ma destinée, qui d’elle agrée (…)

A Arthur Rimbaud

Claude Albarède

Enfant voyeur, voyageur et voyant,
Chaque sentier un revers pour ta sève,
Chaque entreprise un couteau qui l’achève,
Et chaque étape un refus verdoyant.
Ton autre corps ôte au plaisir le vent,
L’herbe s’écarte et, délivrant le torse,
Devient rupture écrite dans l’écorce,
Où le défit grave un pouvoir rêvant.
Enfant chemin rebelle en tes cheveux,
Printemps debout vers l’agression du bleu,
Livre aux ombreux ta fièvre horizontale…
Qu’elle y décuple un soleil conjugué
Par chaque obstacle à ton (…)

Sonnet de décembre

Gabriel Cousin

Sur la haie de lauriers à reflets d’argent sombre
Une rose au sang noir se meurt en cet hiver
Sous d’épaisses pluies rouges sang de toutes ces ombres
Elle meurt sous le givre calice à découvert
Dans l’horreur des décombres dans l’effroi de décembre
La rose glacée pleure l’abeille disparue
Esprit en déshérence sur notre terre en cendre
L’amour n’est plus qu’un leurre sous l’effroi répandu
Dévastés les jardins et le ciel est désert
Ravagées les forêts notre regard se perd
L’eau l’air empoisonnés et (…)

Sonnet

Jean Joubert

Marie, autre Marie, Ronsard t’aurait aimée
Dans sa verte jeunesse ou dans son âge mûr
Si le temps n’avait pas élevé ce haut mur
Et des siècles cruels l’infranchissable épée.
Pourtant dans nos jardins fleurit toujours la rose
Dont toujours la beauté nous émeut et nous plaît
Et le temps est le temps qui nous traque et défait
Dans les combats perdus d’une éternelle cause.
L’amour reste l’amour, fascinant et profond,
Et les mots sont les mots de la même chanson
Si les filles n’ont plus d’excessives (…)

Jardin classique

Claire Malroux

Tentation d’écrire un sonnet, mais comment ?
Moi qui manie surtout l’undécasyllabe,
Qui lorsque je m’y essaie, suis incapable
De rimer (voir ci-dessus) correctement
Moi qui piétine le miroir assommant
Pour rêver aux éclats, au mica du sable
Que le hasard révèle d’un pas instable,
Moi qui préfère la vérité au mens-
Songe de l’artefact, l’indifférencié
De l’enfance à la sagacité mûrie,
Les humeurs violentes à l’harmonie,
Les terrains vagues aux jardins bien peignés,
Le vent et les creux qui hurlent à (…)

Sonnets

Denis Montebello

On serait à Bellac le désert ne croîtrait pas plus ni les palmiers nombreux dans la Grand-rue ils font un beau mirage à quoi nul ne vient boire ou seulement de l’ombre tu peux regarder
s’essouffler le Mignon vers de lointaines grèves tu n’atteindras jamais Tombouctou ni Jenné ni ne sauras ton rôle quelle pièce y coudre pour qu’un peu de nuit passe dans tes mots un peu
de l’autre dans les herbes rampantes les phrases que la fièvre produit qu’elle pousse jusqu’à ce parapluie ouvert où viennent les (…)

La voisine parle à son chat, le soleil…

Jean-Claude Pirotte

la voisine parle à son chat, le soleil
aujourd’hui dimanche est absent et le ciel
grisonne autant que ma barbe vieille
d’une semaine ou deux, le chat surveille la rue
nous n’avons que le temps d’un poème écrit
à la hâte et nous serons vieux dans l’instant
où vibre un carillon sur les rangs de vigne
noirs qui cernent le faubourg de Faramand
les pigeons picorent le grésil des toits
puis un envol soudain, le mur rose éteint
du bistro comme Morandi l’aurait peint,
à peine avons-nous frôlé ce (…)

Lucienne

Joseph Rouffanche

D’un chemin d’autrefois j’entends son nom : Lucienne.
Dans l’escalier sculpté songe-elle à l’époux ?
Séparé de sa chair par les pièges à loups,
J’attendrai dans les bois que le désir l’amène.
Les maïs, les noyers à sa blancheur conviennent.
La trémière la garde et le bouquet de houx.
Le train de la vallée voudrait qu’un rendez-vous
Lui prépare un wagon que notre amour retienne.
Mais l’été sibilant dans son venin si vert,
Lucienne disparut comme en avril se perd
Le pays soleilleux pour le chevreau (…)

Quand vous serez bien vieux

Claudine Helft

Quand vous serez bien vieux le soir au néon
écrivant quelque triste discours sur le néant
direz lisant mes vers en vous émerveillant
elle me célébrait lorsque j’étais encore blond.
Lors vous n’aurez maîtresse oyant telle chanson
déjà toute en guerre à demi s’éveillant
qui au bruit de mon nom ne s’en aille en tremblant
haïssant nos souvenirs et votre nom.
Je serai belle toute de chair toute de vie
sereine et goûtant un bonheur difficile.
Vous serez alors vieux et presque en habit vert,
regrettant (…)

Je fus lion ou léopard ou tigre…

Robert Sabatier

Je fus lion ou léopard ou tigre.
Rhinocéros, éléphant, je le fus
ou l’albatros. Je n’eus pas de refus
pour toute faune au pays dont j’émigre.
Je fus la fleur, l’insecte sur sa tige,
l’abeille même et ce frère inconnu
qu’on nomme l’Homme et qui n’est rien de plus
que l’inconnu dont on sait qu’il s’afflige
de ne savoir ce qu’il fait ici-bas
malgré l’étude et les savants débats
qui d’ère en ère éloignent l’ignorance
sans la détruire. Ah ! si j’étais soleil,
j’écarterais les ombres d’un éveil
et je (…)

Poème
de l’instant

Coplas

Admire l’étonnante chose :
mon ombre posée sur le mur
et à la fenêtre la lune !

José Bergamín, « Coplas », Traduction de L.-F. Delisse, Revue Caravanes 8, Éditions Phébus, 2003.