Poèmes

L’huître qui voulait voyager

Philippe Delaveau

Une huître de Cancale assise en son bouchot Sous un soleil rare et peu chaud Se lassait d’entendre la mer Dans le grand air Aller et revenir courir et redescendre L’obligeant à fermer son toit couleur de cendre Enfin la mer commettait des détours Trônait en de somptueux atours Comme en ose une souveraine Quelle ingrate marraine Qui me nourrit en m’oubliant toujours L’été l’hiver la nuit le jour J’aimerais tant bouger Murmurait l’obligée Cette affaire qui dure à la longue me pèse À y perdre mon aise (…)

Que sais-tu ?

Parviz Khazraï

Que sais-tu du parfum des brises et des typhons ? Que sais-tu de l’âme verdoyante des poissons ? Un cheval s’est allongé sous une pluie sans fin, que sais-tu de ceux-là et de leur communion ? Que sais-tu de l’éclat du doux pas des étoiles, de l’écho du silence dans l’esprit des lions ? L’arbre avec le vent chante mille mélodies, que sais-tu du dialogue de l’air et de la raison ? Au jardin de l’aurore, sur les pétales de roses, que sais-tu des rosées et de leur éclosion, Que sais-tu des lucioles, de leur (…)

Mensuel du passage

Georges Cathalo

entre deux portes l’éclair d’un regard et le passage
sillage des mots
où le jour se cache
dans une image
oiseaux de passage
frôlent les nuages
éclairent nos nuits
vacarme lointain
d’étoile en étoile
renaître au matin
trop loin trop près
temps de dire et de se taire
simple passage
des goélands planent
la falaise vibre
écrase les vagues
à chaque seconde
passage furtif
l’ombre d’un présage
à même la nuit
les miroirs en feu
aveugles et muets
en fondant au large
l’horizon se dénoue
ouvre (…)

Sonnet d’amour

Claude Albarède

L’amour-matière est une option pour vide
Ou pour fumée, l’abîme est son terrain ;
L’encre l’éprend de sa nature avide,
Sur le papier où se courbent ses reins.
L’amour-esprit, les émois s’en déplissent,
Qu’il soit d’hommage ou de cœur démotté.
Le verbe accroît ses maraudes complices,
Le long de vers inverses de beauté.
L’amour-silence ensemble nous façonne.
Nos corps fouillant l’un vers l’autre jetés
Créent le désir où l’autre à l’un se donne.
L’amour-silence est notre éternité,
Tel ce géant, près du (…)

Sonnet du mal-être

Claude Albarède

Le feu me gèle et le froid me calcine,
Le jour m’aveugle et la nuit m’éblouit,
J’erre dans l’air et je m’évanouis,
Dans l’eau j’aspire à l’air que j’imagine.
L’esprit me prend quand mon corps s’étudie,
Le corps m’absorbe au moment où j’exprime
Une pensée qui soit de sève ourdie,
Comme en ma chair l’esprit plonge et s’anime.
L’amour m’octroie ce qui me l’interdit,
Quand devant moi la nudité m’invite
A m’assouvir de l’absent qu’elle agite.
La mort appelle à son coucher maudit
Ma destinée, qui d’elle agrée (…)

A Arthur Rimbaud

Claude Albarède

Enfant voyeur, voyageur et voyant,
Chaque sentier un revers pour ta sève,
Chaque entreprise un couteau qui l’achève,
Et chaque étape un refus verdoyant.
Ton autre corps ôte au plaisir le vent,
L’herbe s’écarte et, délivrant le torse,
Devient rupture écrite dans l’écorce,
Où le défit grave un pouvoir rêvant.
Enfant chemin rebelle en tes cheveux,
Printemps debout vers l’agression du bleu,
Livre aux ombreux ta fièvre horizontale…
Qu’elle y décuple un soleil conjugué
Par chaque obstacle à ton (…)

Sonnet de décembre

Gabriel Cousin

Sur la haie de lauriers à reflets d’argent sombre
Une rose au sang noir se meurt en cet hiver
Sous d’épaisses pluies rouges sang de toutes ces ombres
Elle meurt sous le givre calice à découvert
Dans l’horreur des décombres dans l’effroi de décembre
La rose glacée pleure l’abeille disparue
Esprit en déshérence sur notre terre en cendre
L’amour n’est plus qu’un leurre sous l’effroi répandu
Dévastés les jardins et le ciel est désert
Ravagées les forêts notre regard se perd
L’eau l’air empoisonnés et (…)

Sonnet

Jean Joubert

Marie, autre Marie, Ronsard t’aurait aimée
Dans sa verte jeunesse ou dans son âge mûr
Si le temps n’avait pas élevé ce haut mur
Et des siècles cruels l’infranchissable épée.
Pourtant dans nos jardins fleurit toujours la rose
Dont toujours la beauté nous émeut et nous plaît
Et le temps est le temps qui nous traque et défait
Dans les combats perdus d’une éternelle cause.
L’amour reste l’amour, fascinant et profond,
Et les mots sont les mots de la même chanson
Si les filles n’ont plus d’excessives (…)

Poème
de l’instant

Charles Cros

Tsigane

Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Charles Cros, 1842-1888, « Tsigane », Le coffret de santal, 1879.