Poèmes

Rivale, un jour je te viendra…de Marina Tsvétaïeva

Rivale, un jour je te viendrai ;
La nuit plutôt, au clair de lune,
Quand dans l’étang crie le crapaud,
Et quand délire la pitié.
Et, attendrie par le battement
Jaloux de tes paupières,
Je te dirai : je ne suis pas,
Je suis un songe et tu me rêves.
Et je dirai - console-moi,
Mon coeur blessé se tord,
Et je dirai - le vent est frais,
Le ciel brûle d’étoiles.
8 septembre 1916
in Le ciel brûle, Gallimard, (…)

L’adieu de Guillaume Apollinaire

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends
in Alcools, Poésie/Gallimard, 1920

Tzigane de Guillaume Apollinaire

La tzigane savait d’avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l’Espérance
L’amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Ave
On sait très bien que l’on se damne
Mais l’espoir d’aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
A ce qu’a prédit la tzigane
in Alcools, Poésie / Gallimard, (…)

Cher Segalen

Christian Doumet

Dans le taxi qui me conduisait à Yao-hua Men, en quittant la banlieue de Nankin, j’ai commencé à songer aux termes de cette lettre. À vrai dire, parti en quête des lions ailés et des tombeaux que vous avez décrits et photographiés par ici, je voyais, avec l’enchevêtrement de complexes industriels, d’usines pétrochimiques, de « raffineries » en tout genre, qui hérissent de leurs nouvelles chimères ce territoire sillonné de camions, décroître les chances de reconnaître quoi que ce soit de votre rêve. Or, (…)

Ci Sur l’air de « et bien dansez maintenant »

Camille Loivier

Sur l’air de « et bien dansez maintenant »
Une autre maison est là devant mes yeux, toute petite
qu’on griffonne sur une page. Le lieu absent
comme le toucher, tellement je les vois arriver, et c’est pourtant
une sorte d’à-pic
tout ce qu’on voit quand on est seule, c’est de n’être
rien qu’il s’agit

Ci Sur l’air de « Gentils coquelicots… »

Camille Loivier

Sur l’air de « Gentils coquelicots… »
Les coquelicots sont mes préférés plus j’en vois
Avec plus de force de les aimer, mai-juin comme
Des pavots l’opium de les savoir exister
Plus encore qu’ils disparaissent. Les terre-pleins des gares de banlieue
Juste avant le quai, pas fauchés, l’inaccessible par les grillages et les rails,
Où seule la campagne qui irait là.

"Le matin…"

Emily Dickinson

Le matin, qui ne vient qu’une fois,
Envisage de revenir -
Deux Aubes pour un Seul Matin
Donne un prix soudain à la Vie -

De la nature…

Emily Dickinson

De la Nature effleure la douce Guitare
A moins de connaître l’Air
Sans quoi tout Oiseau te désignera
Comme un trop précoce Barde -

"Mes Heures perdues…" de Felix Arvers

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu :
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
Hélas ! J’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
n’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élévé sur ses pas ;
A (…)

Aujourd’hui combien d’heure…

Pablo Neruda

Aujourd’hui combien d’heures tombent, tombent
dans le puits, dans la nasse, dans le temps :
elles sont lentes mais ne prennent de repos,
elles tombent, se rassemblant
au début comme des poissons,
puis comme des pierres lancées ou des bouteilles.
En bas, les heures
avec les jours s’entendent,
avec les mois,
avec les souvenirs fumeux,
avec des nuits désertes,
des femmes, des habits, des trains et des provinces,
le temps
s’accumule, et chaque heure
se dissout en silence,
s’effrite (…)

Poème
de l’instant

Louis-Philippe Dalembert

Cantique du balbutiement

j’erre dans paris vide
de nos rires de notre frénésie
absent de notre absence
le soleil de printemps
rayonne inutile
déchu de nos flâneries
des baisers des amants
et de leurs mains complices
le long du canal saint-martin

Louis-Philippe Dalembert, Cantique du balbutiement, Éditions Bruno Doucey, 2020.