Poèmes

Les regrets de Joachim du Bellay

Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !
Ô front crêpe et serein ! et vous, face dorée !
Ô beaux yeux de cristal ! ô grand bouche honorée,
Qui d’un large repli retrousses tes deux bords !
Ô belles dents d’ébène ! ô précieux trésors,
Qui faites d’un seul ris toute âme enamourée !
Ô gorge damasquine en cent plis figurée !
Et vous, beaux grands tétins, dignes d’un si beau corps !
Ô beaux ongles dorés ! ô main courte et grassette !
Ô cuisse délicate ! et vous, jambe grossette,
Et ce que je ne puis (…)

Chant de la Grand’route (7 ) de Walt Whitman

Ici l’efflux de l’âme,
L’efflux de l’âme vient de dedans par des portes enguirlandées, toujours provoquant des questions,
Ces soupirs, pourquoi ? ces pensées dans l’obscurité, pourquoi ?
Pourquoi y a-t-il des hommes et des femmes dont la proximité fait que la lumière du soleil épanouit mon sang ?
Pourquoi lorsqu’ils me quittent mes pennons de joie retombent-ils flasques et languissants ?
Pourquoi y a-t-il des arbres sous lesquels jamais je ne me promène sans que de vastes et mélodieuses pensées (…)

A une allouette, 2 de William Wordsworth

Ménestrel de l’éther et pèlerin des cieux !
Méprises-tu la terre où les soucis abondent ?
Ou bien tandis que l’aile aspire, cœur et yeux
Sont-ils au nid, au sol que la rosée inonde ?
Ce nid où tu peux redescendre à tout propos,
Musique tue, ailes vibrantes au repos !
Au rossignol des bois laisse l’ombre profonde ;
À toi l’intimité d’un lumineux matin
D’où tu fais ruisseler à flots sur notre monde
Une harmonie, encor plus divine d’instinct ;
Fidèle - en sage qui monte et garde raison
À ces deux (…)

A une ville morte de José-Maria de Heredia

Cartagena de Indias.
1532-1583-1667
Morne Ville, jadis reine des Océans !
Aujourd’hui le requin poursuit en paix les scombres
Et le nuage errant allonge seul des ombres
Sur ta rade où roulaient les galions géants.
Depuis Drake et l’assaut des Anglais mécréants,
Tes murs désemparés croulent en noirs décombres
Et, comme un glorieux collier de perles sombres,
Des boulets de Pointis montrent les trous béants.
Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne,
Au somnolent soleil d’un midi (…)

Le repentir de Rutebeuf (VI)

Puisque je vois mourir les faibles et les forts,
comment trouver en moi l’espoir réconfortant
de pouvoir me défendre contre la mort ?
Je ne vois personne, quel que soit son pouvoir,
à qui la mort ne fasse perdre pied
et qu’elle ne terrasse.
Que puis-je faire, sinon l’attendre ?
Elle n’épargne ni les puissants ni les humbles,
quelque richesse qu’on lui apporte.
Et quand le corps est réduit en cendres,
il lui faut rendre compte à Dieu
de ce qu’il fit jusqu’à sa mort !
Poèmes de l’infortune (…)

La branche d’amandier de Lamartine

De l’amandier tige fleurie,
Symbole, hélas ! de la beauté,
Comme toi, la fleur de la vie
Fleurit et tombe avant l’été.
Qu’on la néglige ou qu’on la cueille,
De nos fronts, des mains de l’Amour,
Elle s’échappe feuille à feuil !e,
Comme nos plaisirs jour à jour !
Savourons ces courtes délices ;
Disputons-les même au zéphyr,
Épuisons les riants calices
De ces parfums qui vont mourir.
Souvent la beauté fugitive
Ressemble à la fleur du matin,
Qui, du front glacé du convive,
Tombe avant (…)

Le bain d’une dame romaine d’Alfred de Vigny

Une Esclave d’Égypte, au teint luisant et noir,
Lui présente, à genoux, l’acier pur du miroir ;
Pour nouer ses cheveux, une Vierge de Grèce
Dans le compas d’Isis unit leur double tresse ;’
Sa tunique est livrée aux Femmes de Milet,
Et ses pieds sont lavés dans un vase de lait.
Dans l’ovale d’un marbre aux veines purpurines
L’eau rose la reçoit ; puis les Filles latines,
Sur ses bras indolents versant de doux parfums,
Voilent d’un jour trop vif les rayons importuns,
Et sous les plis épais de la (…)

À L’ENFANT QUI DANSE DANS LE VENT de W.B. Yeats

Danse là sur le rivage
Car pourquoi te soucierais-tu
Du vent ou de l’eau qui gronde ?
Et après secoue tes cheveux
Qu’ont trempés les gouttes amères.
Tu es jeune, tu ne sais pas
Que l’imbécile triomphe,
Ni qu’on perd l’amour aussitôt
Qu’on l’a gagné, ni qu’est mort
Celui qui œuvrait le mieux, mais laissa
Défaite toute la gerbe.
Ah, pourquoi aurais-tu la crainte
De l’horreur que clame le vent ?
Quarante-cinq poèmes, W. B. Yeats, traduction d’Yves Bonnefoy, Gallimard, (…)

Fantaisie de Gérard de Nerval

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule (…)

Poème
de l’instant

L’Angelus Des Sentes

Je me suis dérobé pour un temps, aux goguenardes clameurs humaines. Heureux de vivre dans le pur enchantement des rossignols et des brises, j’ai gagné la cabane aux murs blancs, au toit de chaume jauni, bâtie ainsi qu’un nid lumineux, au-dessus des torrents.

Michel Abadie, 1866-1922, L’Angelus Des Sentes, 1901.