Poèmes

Jardin classique

Claire Malroux

Tentation d’écrire un sonnet, mais comment ?
Moi qui manie surtout l’undécasyllabe,
Qui lorsque je m’y essaie, suis incapable
De rimer (voir ci-dessus) correctement
Moi qui piétine le miroir assommant
Pour rêver aux éclats, au mica du sable
Que le hasard révèle d’un pas instable,
Moi qui préfère la vérité au mens-
Songe de l’artefact, l’indifférencié
De l’enfance à la sagacité mûrie,
Les humeurs violentes à l’harmonie,
Les terrains vagues aux jardins bien peignés,
Le vent et les creux qui hurlent à (…)

Sonnets

Denis Montebello

On serait à Bellac le désert ne croîtrait pas plus ni les palmiers nombreux dans la Grand-rue ils font un beau mirage à quoi nul ne vient boire ou seulement de l’ombre tu peux regarder
s’essouffler le Mignon vers de lointaines grèves tu n’atteindras jamais Tombouctou ni Jenné ni ne sauras ton rôle quelle pièce y coudre pour qu’un peu de nuit passe dans tes mots un peu
de l’autre dans les herbes rampantes les phrases que la fièvre produit qu’elle pousse jusqu’à ce parapluie ouvert où viennent les (…)

La voisine parle à son chat, le soleil…

Jean-Claude Pirotte

la voisine parle à son chat, le soleil
aujourd’hui dimanche est absent et le ciel
grisonne autant que ma barbe vieille
d’une semaine ou deux, le chat surveille la rue
nous n’avons que le temps d’un poème écrit
à la hâte et nous serons vieux dans l’instant
où vibre un carillon sur les rangs de vigne
noirs qui cernent le faubourg de Faramand
les pigeons picorent le grésil des toits
puis un envol soudain, le mur rose éteint
du bistro comme Morandi l’aurait peint,
à peine avons-nous frôlé ce (…)

Lucienne

Joseph Rouffanche

D’un chemin d’autrefois j’entends son nom : Lucienne.
Dans l’escalier sculpté songe-elle à l’époux ?
Séparé de sa chair par les pièges à loups,
J’attendrai dans les bois que le désir l’amène.
Les maïs, les noyers à sa blancheur conviennent.
La trémière la garde et le bouquet de houx.
Le train de la vallée voudrait qu’un rendez-vous
Lui prépare un wagon que notre amour retienne.
Mais l’été sibilant dans son venin si vert,
Lucienne disparut comme en avril se perd
Le pays soleilleux pour le chevreau (…)

Quand vous serez bien vieux

Claudine Helft

Quand vous serez bien vieux le soir au néon
écrivant quelque triste discours sur le néant
direz lisant mes vers en vous émerveillant
elle me célébrait lorsque j’étais encore blond.
Lors vous n’aurez maîtresse oyant telle chanson
déjà toute en guerre à demi s’éveillant
qui au bruit de mon nom ne s’en aille en tremblant
haïssant nos souvenirs et votre nom.
Je serai belle toute de chair toute de vie
sereine et goûtant un bonheur difficile.
Vous serez alors vieux et presque en habit vert,
regrettant (…)

Je fus lion ou léopard ou tigre…

Robert Sabatier

Je fus lion ou léopard ou tigre.
Rhinocéros, éléphant, je le fus
ou l’albatros. Je n’eus pas de refus
pour toute faune au pays dont j’émigre.
Je fus la fleur, l’insecte sur sa tige,
l’abeille même et ce frère inconnu
qu’on nomme l’Homme et qui n’est rien de plus
que l’inconnu dont on sait qu’il s’afflige
de ne savoir ce qu’il fait ici-bas
malgré l’étude et les savants débats
qui d’ère en ère éloignent l’ignorance
sans la détruire. Ah ! si j’étais soleil,
j’écarterais les ombres d’un éveil
et je (…)

Qui suis-je moi ?…

Robert Sabatier

Qui suis-je moi ? Un autre ? Non.
Désespéré, le même que naguère
et d’une étoile amoureux. Quelle guerre
que celle-là, et qui n’a pas de nom.
J’entends ta voix, mais c’est un autre son :
celui qui naît des amours éphémères
loin dans le temps. Comme un héros d’Homère
qui d’île en île en lui-même se fond.
Qui me parlait de lui qui te ressembles
sans que jamais Amour ne nous rassemble ?
Je reste seul. Que meure un souvenir !
Que disparaisses un regret de jeunesse
et que j’apprenne à ne pas revenir (…)

De quel amour blessé

Georges Emmanuel Clancier

Et vous ma Laure et vous ma Béatrice
Et toi ma fuyante et tendre Aurélia
Quels furent vos visages, de l’actrice
A la souveraine qui m’oublia ?
Pour mille vies une seule matrice
Donna mille fois le même acte et lia
Le même fou à mille animatrices,
D’Ophélie aux Dames à camélia.
De siècle en siècle écoute le murmure
Que font les cœurs enivrés puis blessés
Apprends comme eux à chanter ta blessure,
Avec celle des poètes passés
Ton chant se fera pareil à l’eau pure
Qui sauve en son désert le (…)

L’impossible voeu

Georges Emmanuel Clancier

J’aurais aimé dans les temps anciens devenir
Un vrai frère attentif pour Gérard Labrunie
Qui devenu Nerval sut toujours revenir
S’enchanter et rêver au pays de Sylvie.
En des temps plus anciens encor le souvenir
D’un manoir Louis Treize aux façades jaunies
M’appelle près d’une belle venant ouvrir
A tout amour fenêtre de mélancolie…
« Suis-je Amour ou Phébus ? » demandait le poète
Que déjà délaissaient l’amour et le soleil.
Une perfide nuit enténébrait son ciel,
Vers Aurélia priant il poursuivait sa (…)

Sonnet parisien

Philippe Delaveau

Et quand l’aurore est un nom de neige
sur la vaste ville gelée quand
les derniers arbres s’égouttent dans
le silence où croupit une eau beige
Et quand ce visage : un sacrilège
de pensées perdues de mains de sang
d’errance en ces parcs désolés sans
l’odeur de terre et le florilège
de ces réconforts peut-être vains
ou l’habitude ou l’espoir – le vin…
Que sont ces lumières qui s’allument ?
Pour échapper à soi dans la ville
aux autres dedans et dehors : hume
encore une fois ce nom (…)

Poème
de l’instant

Le Printemps et le reste

L’ardent secret de midi est dévoilé
et et et
le sable fracassé donne le son de l’amour

William Carlos Williams, 1883-1963, Le Printemps et le reste, Éditions Unes, 2021.