Poèmes

L’arrière-automne

Michel Butor

Ce n’était pas vraiment l’été indien pas même celui de la Saint-Martin car il n’y avait pas eu de gelées auparavant la saison s’étirait avec beaucoup de nuages et de pluies qui provoquaient graves inondation
Malgré le réchauffement constaté on savait bien qu’arriverait l’hiver avec son blizzard ratissant l’espace et tous les accidents dûs au verglas on attendait on regardait monter le brouillard sur les villes des vallées
Et l’on était suspendu aux nouvelles il y avait des menaces de guerre dans un autre (…)

L’espérance

Andrée Chedid

J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie
*
Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits
*
Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries
*
Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir
*
J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur.
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, (…)

Atterré par l’horreur…

William Cliff

atterré par l’horreur que je voyais
les voitures le modernisme bête
je me mis à marcher car je croyais
trouver plus loin autre chose peut-être
je vis l’eau apaisante m’apparaître
et l’herbe entre les cailloux du vieux port
un homme souriant me dit alors
la complication des bras de la Loire
et m’enfonçant toujours plus loin je sors
enfin de l’horreur qu’on me faisait boire
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

On s’approchera de la lumière…

Benoit Conort

On s’approchera de la lumière
ce que la main recueille et la paume
deux yeux lumière rejoint sa source
il y a un mur blanc
ce mur est blanc il
serait noir que pareil ce serait
ce mur est un mur
ce mur arrête la lumière
qu’il soit blanc ou noir n’importe pas
ce mur est un mur parce qu’il arrête la lumière
qu’il fasse nuit ou jour n’importe pas
le mur arrête la lumière
c’est sa définition première identité même du mur
l’un dit je prends une massue
l’autre dit lève la massue
et le troisième (…)

Psaume

Giuseppe Conte

J’ose t’invoquer dans cette Europe aveugle
éreintée par la chaleur et par la sécheresse
rongée par les déluges et les éboulements,
continent de cendre et de purins
dont Rien et Hypermarchés
sont les souverains incontestés.
J’ose t’invoquer, j’ose espérer, ô Poésie.
Sans être ni David ni Salomon
sans posséder ni Bethsabée ni la Sulamite
et sans connaître le langage
des éperviers ni celui des fourmis
je t’invoque, reviens
reviens comme un mai
lumineux-sauvage
et comme le premier rayon
souffle (…)

Mais le rire viendra

Seyhmus Dagtekin

J’aurais voulu habiter la statue de la liberté, la jungle qui est dans sa tête Les tortues, les léopards, les éléphants qui sont sur l’herbe au-dessus de sa tête En vrai, la statue de la liberté est un dragon Un dragon caméléon qui pousse sur toutes les balles perdues Moi, je suis une balle perdue qui n’arrive pas à se retrouver parmi les autres Une balle perdue qui se couvre de ton ombre Moi, je suis une balle perdue qui frappe la joue diablement belle de la dragonne Une balle de rumeur dans un bol (…)

Les poires

Jacques Darras

est-ce pomme
est-ce poire
le fruit défendu
(le fruit d’Ève fendue)
qu’Adam consomma
toutes lèvres confondues
au verger des plantes
Dieu a répondu :
c’est le fruit du pêcher
c’est la pêche charnue
qu’en mon jardin j’ente
-- -les pommiers sont déçus
les poires déshespérues
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars (…)

Le Supsens

Michel Deguy

Est sublime ce qui retombe
moins vite que nous, les pesants
Sublime la chose, l’être,
qui retient un instant sa chute
Le dégravir le ralenti le frein du périr
l’escalier dans le ciel
la fontaine romaine
le feu d’artifice
Le thrène populaire
Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars 2004

Leur cri

Philippe Delaveau

Il y a ceux qui crient ceux qui appellent sans remuer les lèvres terrassés et debout marchant terrassés et debout sur le trottoir illimité des villes ceux qui crient au secours ceux dont la bouche s’est creusée d’un trou sans fond d’où sort le cri le cri éraillé le cri avec des fils de bave entre les lèvres ceux qui vivent dans le tombeau vivant du cri le cri et qui entend le cri Les rues vomissent les autos les bruits et les images sans comprendre surtout sans ce désir jamais de comprendre les (…)

Ouvre la grande la porte du ciel

Ma Desheng

Ouvre la grande porte du ciel laisse le troupeau regagner la bergerie
ouvre grand tes bras puissants pour embrasser tous les yeux qui existent
la ménopause de la terre est arrivée jamais plus n’auront lieu les jours rouge vif
la mort a apporté l’aube et ce vertige de l’attente l’amour
ne garde plus tes souvenirs putrides serrés si fort contre toi
regarde-toi dans mes yeux arbre dépouillé de son écorce
la nuit est si transparente qu’elle semble une feuille blanche nue la main (…)

Poème
de l’instant

Treizième poésie verticale

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, traduit de l’argentin par Roger Munier, Librairie José Corti, 1993.