Poésie et photographie

Yves Bonnefoy

Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m’envahit. Je m’éveille, je m’anime. À mesure que l’ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s’épaissir, la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.
Alors j’ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats ; et un impétueux, un invincible désir d’aimer s’allume dans mes veines.

Yves Bonnefoy, 1923-2016, Poésie et photographie, Éditions Galilée, 2014.

Poème
de l’instant

L’ARDEUR COSMIQUE

L’Ordre et la Vérité sont nés
de l’Ardeur qui s’allume.
De là est née la Nuit.
De là l’Océan et ses ondes.

De l’Océan avec ses ondes
naquit l’Année,
qui répartit jours et nuits,
régissant tout ce qui cligne des yeux.

Rig-Véda, « L’ARDEUR COSMIQUE », traduit du sanskrit par Louis Renou, Du feu au cœur du vent, Trésor de la poésie indienne, Édition de Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 2020.