Point barre n°6

Point barre n°6

Le numéro 6 de la revue, sorti le 29 avril 2009, est dédié au quotidien et aux revers ordinaires de l’existence, et a pour titre « Vie de m… ». Il comporte 31 poèmes inédits en français, anglais et créole, agrémentés de trois illustrations originales de Gabrielle Wiehe. La préface est signée Valérie Magdelaine, maître de conférences en littératures de l’océan Indien à l’Université de la Réunion.

Figurent au sommaire les auteurs suivants :

Alain Gordon Gentil (île Maurice)
Alex Jacquin-Ng (île Maurice)
Arnaud Delcorte (Belgique)
Catherine Andrieu (France)
Catherine Boudet (La Réunion)
Cathy Garcia (France)
Daniel Aranjo (France)
Daniella Bastien (île Maurice)
Dominique Casimir (La Réunion)
Eric Brogniet (Belgique)
Gabriel Okoundji (RDC)
Gillian Geneviève (île Maurice)
Han Dong (Chine)
Hery Mahavanona (Madagascar)
Jean Claud Andou (île Maurice)
Jean Joseph Sony (Haïti)
Jean-Marc Thévenin (France)
Josaphat-Robert Large (Haïti)
Kenzy Dib (Algérie)
Pierre le Pillouër (France)
Michel Ducasse (île Maurice)
Muriel Carrupt (France)
Richard Beaugendre (île Maurice)
Sénamé Koffi (Togo)
Sylvestre Le Bon (île Maurice)
Tahir Pirbhay (île Maurice)
Toussaint Murhula (RDC)
Umar Timol (île Maurice)
Valérie Fontalirant (France)
Yusuf Kadel (île Maurice)
Zafirr Golamaully (île Maurice)

Préface :
Libre de mots, de langues, de formes, la poésie trouve toujours à remuer ce qui sommeille en nous et ne demande qu’à être formulé au plus juste, au plus intime, au plus proche. C’est ce que propose de faire la sixième livraison de Point Barre qui a donné à moudre aux auteurs qui ont voulu tenter l’aventure, le bon grain et l’ivraie d’une « vie de m… ». Sans point d’exclamation, avec le masque de trois points de suspension, ce M espiègle se donne à entendre et à lire comme bon leur/ nous semble. « Merde, mots, mer, mère, moi , maladie, malaise », oxymore de la vie et de la mort, jeu phonétique d’un M/ « aime » sont autant de variations autour d’une même lettre, d’un même son, que nous proposent les textes ici rassemblés. Toutefois, l’heure est moins à l’amour qu’
à la merde dans l’interprétation qu’en donnent les poètes. La thématique proposée par la revue a fait jaillir une sourde inquiétude, sous ses formes les plus diverses, dans ces textes courts et intenses. La poésie est ici d’abord convoquée pour dire que l’on entend gronder le monde et le ventre de ceux qui ont faim, la colère de ceux qui ne veulent plus supporter les mensonges, les hypocrisies institués. Mots pour dire la merde des maux d’une vie qui, dans la plupart des textes, apparaît sous sa face obscure, celle des souvenirs de voyages amers vers des îles dont le soleil est trompeur, celle de la haine, du racisme, des bombes et des enfants massacrés. Merde d’une longue déception devant les chaos et les égarements de l’homme. Il s’agit de dire merde aussi, à la fragilité, à la désespérance, aux emm
erdements d’un quotidien sans joie avec les mots d’une poésie qui les transcende. Ce qui frappe avant tout dans ce florilège que nous offre Point Barre, c’est la récurrence des angoisses, des préoccupations, des points d’ancrage dans l’actualité de Gaza, de l’Irak, des lieux où l’homme dérive, transforme l’or de l’humanité en boue de violence et de déraison.
Point Barre est une revue située à Maurice qui publie des auteurs mauriciens, certes, mais ne se pose pas de frontières et convie des auteurs de tous les horizons géographiques, culturels et linguistiques. Elle offre un cas exemplaire de la disparition progressive des anciens centres occidentaux où la parole poétique construisait ses normes et se donnait pour modèle au reste du monde. Les frontières de la poésie se sont estompées en même temps que la fixité des formes et ce que nous montre cette revue, c’est un monde pluriel ouvert aux quatre vents des mots. Or la parole ici rassemblée nous dit précisément l’achoppement d’une mondialisation qui rime trop souvent avec déraison. Elle expose tout à la fois la pesanteur d’une violence historique qui se perpétue et peut-être plus encore, la brutalité d’un présent
qui a disséminé partout les mêmes oppressions, les mêmes aliénations, la même dictature de l’économie et de la pauvreté. La voix des Mauriciens continue de démasquer les faux-semblants de leurs tropiques au charme trompeur dont l’exotisme est depuis longtemps démythifié. La Réunion semble saisie dans une destinée fatale. L’actualité tragique des événements qui secouent Madagascar depuis janvier 2009 est préfigurée dans le texte ici proposé qui se demande si, vraiment, c’est ainsi que les hommes vivent. Loin au-delà de l’océan Indien aussi se retrouve dans beaucoup de ces textes la vision d’un monde unifié dans ses ombres. L’objectif de Point Barre n’est pourtant pas de faire de la poésie le lieu d’un constat social ou d’une revendication politique. Toutefois, en laissant
les poètes vagabonder autour de ce mot d’ordre, ordonner leurs mots autour de cette lettre, Point Barre a permis de révéler les convergences qui des Etats-Unis à la République Démocratique du Congo, d’Haïti à la Belgique, de la France à Madagascar, du Togo à La Réunion, de Maurice à l’Algérie réunissent les auteurs et témoignent de leur inquiétude devant l’héritage que nous laisserons derrière nous. La revue a fait sourdre une voix qui dit l’économie aliénante, nargue les diktats des chefs d’état qui veulent imposer du prêt-à-penser, nourrir nos esprits de prêt à consommer. Ici, on ne consomme pas, on consume des mots cathartiques, on purge dans la colère, la rêverie ou la dérision, les salissures dont on nous souille, et puis aussi, moins gravement, les tr
acas et les banalités du quotidien. Certains textes en effet ont résolument pris la tangente et ont choisi la voie de l’image, de l’humour doux amer, de l’amour d’aimer et de celui de dire. Leurs jeux de langues veulent donner d’autres directions à cette thématique et l’on voyage de l’un à l’autre, de l’ombre à la lumière, du sourire au souci, du petit tracas au grand malheur. Mais on ne perd pas ce fil sous-jacent qui brode les contours de ce qu’est devenue la vie sous le règne du M de « mondialisation », d’une « modernité » mal contrôlée. Beaucoup de ces mots disent et redisent une vie de mensonges amers et de promesses non tenues. Trop sans doute pour ne pas nous marquer. Et l’on est longtemps hanté par cette question lorsque l’on ressort à regret de cette collection de textes denses : que nous a
fait ce monde, que nous fait-il pour que spontanément nous nous accordions à entendre « merde » plutôt que « aime » dans ce M ?
Point Barre nous permet donc une fois de plus de prendre le pouls de la création contemporaine dans sa diversité, l’irisation de ses genres, dans ses incandescences, ses sourires complices et ses grincements de dents. Et si le quotidien déraille, la poésie, elle, se porte bien. Elle se montre ici dans tous ses états : formes fixes ou libres, créoles mauricien, haïtien, réunionnais, anglais, français, traduction du chinois, auteurs confirmés ou jeunes talents issus de tous les pays, de tous les imaginaires. Cette revue nous montre une fois de plus que la poésie est tout à la fois l’espace où le réel est mis en scène et transcendé, le lieu où les conflits s’exposent pour être mieux métamorphosés en langage. La poésie ne console pas, elle met les petites et les grandes blessures à vif pour mieux les curer et nous e
n libérer. Si la littérature ne résout rien, elle questionne, déconstruit les évidences, empêche le silence, détourne les conventions et nous permet d’explorer d’autres territoires, ceux du verbe, qui nous entraînent loin des contingences et des déceptions du quotidien. C’est à ce processus alchimique de transformation d’une vie de m… en une vie de mots que nous invite ce numéro 6 de Point Barre.

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo

Paru le 1er avril 2009

Éditeur : Point barre

Genre de la parution : Revue

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.