Proëlla

Auteur : Erwann Rougé

Proëlla

« Dans le rite religieux ouessantin de la proëlla, le corps du marin disparu en mer est symbolisé par des petites croix de cire (proëlla) veillées au domicile du défunt, ensuite portées à l’église et transférées au cimetière », nous précise Erwann Rougé dès l’exergue. Mais le terme proëlla signifie également, littéralement, en breton, « retour au pays ».

Cette suite de poèmes, qui s’écrit dans « le va-et-vient des morts et des vivants » une nuit de dimanche pour finir « à cinq de lundi », ponctuée de chants comme autant de requiem, constitue elle-même une proëlla, un tombeau « pour un énième disparu en mer / ou ailleurs », une petite croix de mots symbolisant tous ces corps perdus en mer, perdus en terre, tous ces corps qui ne sont pas là, ne sont plus, et qui autorise peut-être à les pleurer enfin… Les corps de marins, mais aussi ceux suppliciés de Sabratha, Alep ou Bodrum, tous lieux qui ne sont plus que le nom des guerres, de l’exil, du désastre (« le lieu n’est plus l’humain »).

Se tenant toujours à « la lisière des mots », avec une apparente simplicité, Erwann Rougé dit les corps entourés d’eau – le mort a « toute la largeur de mer pour le porter » –, enveloppés de silence, « puisqu’aucune parole / ne pourra les sauver », survolés par les oiseaux (figure récurrente dans l’œuvre de l’auteur) – « un claquement d’épervier », « le piqué d’une sterne », « la fièvre / impitoyable des corbeaux »… À l’appui de l’air et du vent, ils ponctuent le texte : « la mort est une aile ». Sont évoquées aussi toutes les vies passées, et combien « mourir est un manque ».

Ces poèmes de la nuit, parfois émaillés d’une voix extérieure, dépêche, témoignage ou intervention d’un narrateur, prennent à bras-le-corps le réel tout en maintenant sur le fil une langue de l’intime, du tremblement, de la faille.

Un tombeau : « rien de plus. voilà tout »… « et les galets sont sans remords ».

Paru le 15 juillet 2020

Éditeur : Editions isabelle sauvage

Genres de la parution : Recueil Prose

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Les cent mille chants

Ceci est une fable, un divertissement
Où vous êtes pareils au bleu profond,
Et puissent les nuages ne pas vous obscurcir.
Moi la lune, moi le soleil
Si je ne deviens pas le captif des planètes
Nous nous rencontrerons encore et encore.

Milarépa, 1040-1123, Les cent mille chants , Traduit du tibétain par Marie-José Lamothe, Fayard, 1992.