Que dire de celles qui pourchassent l’obscurité avec leur torchon de cuisine

Vénus Khoury-Ghata

Que dire de celles qui pourchassent l’obscurité avec leur torchon de cuisine
Appellent arbres et enfants à ranger les bruits dans leurs plumiers

à s’attabler dos au feu où brûlent les ossements d’un saule vieux de mille lieux
Les arbres bien nés sont fragiles disent-elles et elles nouent leur cou avec leurs

mouchoirs en dentelle

Le saule casanier donne des fumées blanches comme fiancées disparues
Le saule traduit son mécontentement en cinq étincelles

Le saule n’attend aucune consolation et écrit ses larmes sans ponctuation

Alors que la mandragore qui résiste au chagrin n’a ni cahier ni ruisseau ni d’attaches

familiales mais parfois un nid à quatre nœuds

La mandragore ne fraie pas avec les arbres qui ombragent les cours de récréation

prend ses distances avec le feuillage acerbe du chêne et celui suffisant du tilleul

imbu de sa transparence

Il n’y a pas de bûcheron heureux dit la mandragore

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.