Que dire de celles qui pourchassent l’obscurité avec leur torchon de cuisine

Vénus Khoury-Ghata

Que dire de celles qui pourchassent l’obscurité avec leur torchon de cuisine
Appellent arbres et enfants à ranger les bruits dans leurs plumiers

à s’attabler dos au feu où brûlent les ossements d’un saule vieux de mille lieux
Les arbres bien nés sont fragiles disent-elles et elles nouent leur cou avec leurs

mouchoirs en dentelle

Le saule casanier donne des fumées blanches comme fiancées disparues
Le saule traduit son mécontentement en cinq étincelles

Le saule n’attend aucune consolation et écrit ses larmes sans ponctuation

Alors que la mandragore qui résiste au chagrin n’a ni cahier ni ruisseau ni d’attaches

familiales mais parfois un nid à quatre nœuds

La mandragore ne fraie pas avec les arbres qui ombragent les cours de récréation

prend ses distances avec le feuillage acerbe du chêne et celui suffisant du tilleul

imbu de sa transparence

Il n’y a pas de bûcheron heureux dit la mandragore

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.