Quelqu’un

Annie Salager

Au souvenir adorable de ce qui jamais fut la vie
sous sa paupière de mythes quelqu’un
avait d’enfance un jouet de lumière
Quand trop d’humain l’eut piétiné
dans le cœur jour à jour sali
par son double de violence
quand trop d’humain l’eut piétiné
il se remit à respirer comme il l’avait cru impossible
en trébuchant sur le chaos
des sueurs d’angoisse et des voix
l’air lui emplissait la poitrine d’une musique de couleurs
et son cœur silencieux choisit de les aimer
sous l’humiliation obscure de ce qui jamais fut la vie

Annie Salager

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.