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Petites scènes majuscules

1er mars 2012

Petites scènes majuscules

Chacun garde le souvenir de ses premiers émois poétiques, de cette émotion qui pour la première fois nous saisit et nous fait ressentir un sentiment jusqu’alors méconnu, provoqué par la découverte et la perception d’un « ailleurs » en lien avec la beauté, le tragique ou le mystère. Ce fut peut-être à la lecture d’un poème ou à sa récitation, mais aussi par une toute autre forme de révélation…
Plus tard, ils sont devenus écrivains, peintres ou comédiens, mais nous leur avons demandé de se souvenir et de décrire (…)

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.