Rencontre au Mali

Yvon Le Men

Se confond
avec l’ombre de la case
la couleur de l’enfant.

Ses yeux noirs
plus noirs que sa peau
éclairent l’obscurité de la case.

Il n’a jamais vu d’homme blanc
ni le moindre de ses enfants
dont il aurait pu protéger les jeux
écouter les histoires de nègres

qui faisaient peur.

Il aurait pu alors
rire de la crainte qu’elles inspiraient
lui si petit
dont les yeux éclairaient seulement l’obscurité de la case
et le cœur de sa mère.

Il n’a jamais entendu d’homme blanc
dont les paroles auraient pu
comme celle de n’importe quel père
calmer l’inquiétude

que sa couleur inspirait.

Entre l’enfant et cet homme d’une autre couleur
ne restent que le sourire
et toutes les couleurs que sa lumière contient.

Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue aux Éditions Gallimard en mars 2004.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.