Revue Europe

n° 1099-1100 / Eugènne Savitzkaya-Pierre Peuchmaurd / Novembre-Décembre 2020

Revue Europe

Né en 1955 près de Liège, Eugène Savitzkaya est un auteur d’une forte singularité. Comme le rappelle dans ce numéro Yves Di Manno, le lecteur d’aujourd’hui peut difficilement se représenter l’étonnement, pour ne pas dire la stupeur qu’a pu susciter au milieu des années 1970 le surgissement — au sens quasi tellurique du terme — des premiers livres de cet écrivain : « C’était un univers entier qui émergeait au grand jour, un monde qui avait la cruauté, la fulgurance et l’innocence de l’imaginaire enfantin, transposé dans un langage à proprement dire envoûté, d’où les images jaillissaient avec une netteté stupéfiante, un pouvoir de fascination sans précédent, et dont le flot paraissait intarissable. » Dans ses narrations comme dans ses poèmes, Eugène Savitzkaya emprunte des voies buissonnières où la parole semble s’incarner et prendre chair avec une allégresse qui va des plus subtils scintillements de joie aux explosions carnavalesques. Ses « romans » fourmillant d’invention et de vie renouent volontiers avec les enchantements du conte. Prêtant la même attention et pour ainsi dire la même dignité ontologique à l’être humain et à la touffe d’orties, au jardinage et à l’écriture, au parfum de la rose et à l’odeur du torchon de cuisine, à la panthère et au cloporte, Savitzkaya accueille toutes les créatures et l’entière réalité dans ses livres qui sont autant de lanternes magiques où se renouvelle sans fin la jouissance sensuelle du monde et des mots.

Tout en se situant dans le post-surréalisme, cette sorte de diaspora qui, après la mort d’André Breton en 1966, aura essaimé en une multitude d’activités semi-collectives, Pierre Peuchmaurd (1948-2009) est l’un des rares qui aura su s’emparer de cet héritage pour s’alléger davantage. L’image est indubitablement son signe d’identité, mais dans sa genèse, elle révèle la relecture de l’automatisme surréaliste que fait Peuchmaurd : l’écriture automatique n’est sans doute pas, chez lui, celle du long fil qui, dans sa course et son déploiement, parvient à s’autonomiser de la conscience, à échapper à son contrôle. Ce sont des traits presque diamétralement opposés qui la caractérisent : l’immédiateté, la précision et la concision extrêmes. Pierre Peuchmaurd est un poète bouleversant dans sa manière de se mettre à découvert, de se livrer aux effervescences, bénéfiques et maléfiques, qui opèrent en lui sur ce « rien de terre » que désignait Breton, là où l’être entre en contact avec le donné sensible. Où une surprise, une coïncidence, quelque enchantement se laisse attendre — mais n’est pas pour autant accordé.

Eugène Savitzkaya :

Jean-Baptiste Para, Eugène Savitzkaya, Stéphane Guillandon, Richard Blin, Yves Di Manno, Charles-Gaby Max, Johan Faerber, Guillaume Condello, Régis Lefort, Tristan Hordé, Thierry Romagné, Henri Scepi, Jean-Pascal Dubost, Victor Rassov, Laurent Demoulin, Bruno Blanckeman, Pierre Vinclair, Carmelo Virone, Marc Wetzel, Éric Meunié, Jean-Bernard Vray.

Pierre Peuchmaurd :

Laurent Albarracin, Joël Cornuault, Jean-Yves Bériou, Marc Blanchet, François Leperlier, Miguel Casado, Julien Starck, Serge Airoldi, Jean-Claude Leroy, Jean-Paul Michel, Alain Roussel, François-René Simon, Joël Gayraud, Benoît Chaput, Ildefonso Rodríguez, Pierre Peuchmaurd.

Paru le 5 novembre 2020

Éditeur : Europe

Genre de la parution : Revue

Poème
de l’instant

Alejandro Jodorowsky

C’est comme ouvrir un menhir avec les mains

Cessez de chercher, vous êtes la porte
et les gardiens qui en interdisent l’accès.
Chaque pas vous éloigne du nombril
chimères assoiffées d’aventure.
Vous croyez que le mariage vous libère de la mort
ou que l’argent vous marque dans la hiérarchie divine.
Cessez de chercher, la conscience est le philtre magique,
L’œil capable de rejoindre les orbites vides de Dieu
traversant la mort. Personne ne se rencontre soi-même
en parcourant les mers ou en explorant les cavernes.
C’est difficile, comme ouvrir un menhir avec les mains
car notre âme est plus dure que la pierre.

Alejandro Jodorowsky, Traduit de l’espagnol (Chili) par Martin Bakero et Emmanuel Lequeux
dire ne suffit pas, no basta decir, Le Veilleur Éditions, 2003.