Rituel du métal - Trente distiques autour du mot "Désir"

Dominique Sorrente

Arracher au parfum
L’invisibilité d’une fleur.

Accomplir le rite clandestin
D’une image vibrante.

Saluer à l’envers
La fille au sablier.

Lever les mains disponibles
Vers la perte.

Toucher à la solitude du dehors
Comme on entre au miroir.

Poser un brouillard neuf
Sur la porte fermée.

Faire d’un simple baiser
un thaumaturge.

Ramasser des cailloux
Derrière les limites.

Remettre à l’eau du fleuve
Son dernier rêve rédigé.

Sentir naître les larmes
Sous astreinte d’infini.

Prêter au diagramme des noms
La véritable rose.

Laisser les alibis en ruine
Se détacher des yeux.

Découvrir sous le corps
Le tatouage de l’origine.

Se laisser balbutier
Par un mot juste ouvert.

Vider
les mauvais scenarii de l’horreur.

Suivre d’une ligne à l’autre effacée,
L’humeur du dieu muet.

Libérer son stylo
A la marge d’un chant d’automne.

Ne plus voir
Qu’une tour de paysages.

Egarer à l’hôtel fébrile
Les diamants de la fatigue.

Dans l’herbe des chaleurs
Coucher le monde vertical.

Ecarter, grand angle,
Les jambes fétiches.

Saisir le pli d’orient
Du sexe qui se trouve.

Etablir le compte des vagues
Sans retenue.

Fumer en somnambules
L’âme d’un temps à l’autre.

Devenir roue vouée
A la fureur des rails.

Souffler pour l’attiser
le « e » silencieux de la bougie.

Fêter la patrie sans danger
Sur l’épave d’un ascenseur flottant.

Ajuster le tréma
Sur le bleu de la coïncidence.

Sauter en clignant des yeux
d’une corde parallèle à l’autre.

Attendre au milieu de l’éternité
Que le verre se remplisse.

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.