Rotrouenge des biens aimés (inédit sur le thème Passeurs de mémoire)

Claude Ber

Nul équitable balancier
Ne règle la roue de fortune,
Rien en retour n’est accordé
Et n’existe justice aucune
Mais au vent doux des fins d’été
Qui jonche la terre de prunes
Dans leurs étoiles écrasées
Jus mordoré de l’infortune
Au pressoir du temps vendangé
Se cueillent les noyaux de lune

A la farce des jeux pipés
Certains ne tiennent pas rancune
De s’être si fort démenés
Pour des queues d’ail et pour des prunes
De son diamant la pluie de mai
En gouttes tombant une à une
Couronne les amants parfaits
Qui font corps et âme commune
Aux arbres du jardin d’aimer
Se cueillent les noyaux de lune

A minuit de l’heure arrêtée
Qui attend chacun et chacune
A la gloire des bien-aimés
Brilleront les torches nocturnes
Ils ont gaulé l’éternité
Au noyer du bois de Saturne
Et seront les inoubliés
Cachés dans la pierre des runes
Sous leur dais de ciel constellé
Se cueillent les noyaux de lune

Poème
de l’instant

Léopold Sédar Senghor

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Léopold Sédar Senghor, 1906-2001, « Femme noire », Chants d’ombre, Éditions Points, 2021.