Sainte horreur du poème

Auteurs : Zéno Bianu, Dominique Sampiero

Sainte horreur du poème

"Écoutez cette écriture naufragée. Mais doucement naufragée. Sainte horreur du poème pour faire dire au poème tout ce qu’il ne peut dire. Pour le hérisser en scintillements d’impossible. Sainte horreur, sans doute, de tout poème qui ne serait pas ce lâcher-prise où la langue se délivre d’elle-même. Écoutez. Pas de round d’observation. Les mots poussent de toutes parts, entre étoiles et poussière. Le poème ? Pur désir de vertige, au plus amoureux de la langue. La parole ? Une vraie chair d’esprit, en prise sur toutes les brèches. Le monde ? Une chambre des souffles. Oui, écoutez cette langue ouverte, cette langue qui veut s’ouvrir entièrement. S’ouvrir à nos âmes fripées, à nos sexes déchirés, à nos voix blessées."
Zéno Bianu

Collection Terre de poésie.

Paru le 1er octobre 2003

Éditeur : Lettres Vives

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.