Sans trop forcer

André Velter

Ce monde-ci tel qu’il va n’est pas le mien.
Mais la merveille de ce qui est
veille et s’éveille partout
sans trop forcer le destin ni la note.

Aux mains des teinturiers d’Alep
la soie trouve encore sa lumière
entre les plis de l’arc-en-ciel…

Par les rues des villes mortes
les bergers poussent les bêtes
jusqu’aux batistères des évêques
et les tombeaux des dignitaires
servent de poulaillers…

À Palmyre le soir a ce goût de miel
qui courtise à jamais l’ombre de Zénobie…

Sous les oliviers d’Al-Mallaja
les poètes sont toujours frères de Linos et d’Orphée
parlant de source et d’or…

Ici les seuls dieux tolérables
sont les dieux sans lendemain…

Alors ce monde qui me garde la tête épique
et le coeur sur la main,
ce monde-là soudain est peut-être le mien.

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.