Sans trop forcer

André Velter

Ce monde-ci tel qu’il va n’est pas le mien.
Mais la merveille de ce qui est
veille et s’éveille partout
sans trop forcer le destin ni la note.

Aux mains des teinturiers d’Alep
la soie trouve encore sa lumière
entre les plis de l’arc-en-ciel…

Par les rues des villes mortes
les bergers poussent les bêtes
jusqu’aux batistères des évêques
et les tombeaux des dignitaires
servent de poulaillers…

À Palmyre le soir a ce goût de miel
qui courtise à jamais l’ombre de Zénobie…

Sous les oliviers d’Al-Mallaja
les poètes sont toujours frères de Linos et d’Orphée
parlant de source et d’or…

Ici les seuls dieux tolérables
sont les dieux sans lendemain…

Alors ce monde qui me garde la tête épique
et le coeur sur la main,
ce monde-là soudain est peut-être le mien.

Poème
de l’instant

Emmanuel Moses

Il était une demi-fois

Donnez-moi un mot
J’en ferai deux, j’en ferai trois
Et puis cent, et puis mille
Et quand je ne pourrai plus compter
Je repartirai en arrière
Jusqu’au tout premier
Qui sera le dernier.

Il était une demi-fois, Emmanuel Moses, illustré par Maurice Miette, Éditions Lanskine, 2019, p.32.