Sonnet

Jean Joubert

Marie, autre Marie, Ronsard t’aurait aimée
Dans sa verte jeunesse ou dans son âge mûr
Si le temps n’avait pas élevé ce haut mur
Et des siècles cruels l’infranchissable épée.

Pourtant dans nos jardins fleurit toujours la rose
Dont toujours la beauté nous émeut et nous plaît
Et le temps est le temps qui nous traque et défait
Dans les combats perdus d’une éternelle cause.

L’amour reste l’amour, fascinant et profond,
Et les mots sont les mots de la même chanson
Si les filles n’ont plus d’excessives rigueurs.

Dans ce siècle mourant, puisse la poésie
En entendant sonner le beau nom de Marie
Suivre fidèlement les hauts chemins du cœur.

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.