Taille-Vent

Eva Mulleras

Taille-Vent
Tu me dis d’attendre que cela passe
 
je t’ai dit : me voir par les orbites
 
que je voudrais sortir de mes yeux
 
me retrousser les mains

Un clignement, une brisure, une présence. Une tête se forme, une forme surgit du vide, se débat avec son apparition. Se tire de la matière, rassemble son corps, s’époussette. Ouvrir les yeux sur le monde, quel monde ? Des branches, des cordes, des mammifères souterrains. Oiseau de mer ou petite voile dans la brise, Taille-vent se dépose, se décante dans une étrange temporalité, une géographie indéfinie. Sensation à la fois opaque et lactescente d’habiter un monde qui est à peine monde, dans des espaces comme des bocaux vides de temps, des antichambres de la vie, « un ventre mou d’après-midi ». Une conscience, une voix : « cela me manque de ne pas exister ». C’est délicat, fragile, fugace comme une bulle de savon, une vie. « Un truc cligne », refrain qui rythme et balise le texte, le retient de s’élancer aussi, le ramène en permanence à l’état de sidération initiale face à vivre. Cligner des yeux, comme on réinitialise une sensation. Tout se crée, se passe et s’efface dans un clignement. C’est le monde qui cligne et dans le bref intervalle de noir apparaissent des êtres qui tout de suite se cherchent. C’est la vie même qui cligne à perdre le monde de vue. C’est la naissance qui n’est qu’un clignement de la matière. À peine achevé, déjà raté. Marchant à peine, les pieds déjà coulés dans le béton : c’est que la mort cligne elle aussi. Et cette présence taillée dans le vent a tout juste le temps de se déployer, de prendre conscience d’elle-même, que la pesanteur, la douleur, la violence la rattrapent. Elle traverse le livre et disparaît, ne laissant que quelques traces noires sur les pages. Brefs éclats qui s’échappent et se recroquevillent dans un recoin, brèves tentatives d’exister pleinement entre deux clignements, vite absorbées et dissoutes dans le blanc. Taille-vent est la biographie fugace d’un passage dans le monde. Une empreinte sensorielle qui restitue la brièveté appesantie de vivre, à peine sèche, déjà asséchée. Taille-vent est un intervalle, le nôtre, notre seul espace, l’oscillation de vivre en un battement de cils.

2022, avec des dessins de l’auteure au fil des pages

Paru le 12 octobre 2022

Éditeur : Unes

Poème
de l’instant

Alexandre Bonnet-Terrile

Et l’origine s’y refuse

Ce jour
est jour

de toutes les journées. Ce ciel,
ce sont tous les ciels

Rassemblés. Et nous, sous l’amour
De leurs nombreux
Soleils, je veux que

Nous soyons si longtemps que c’est l’éternité.

Alexandre Bonnet-Terrile, Et l’origine s’y refuse, Le Castor Astral, 2022.