Talipot

Tahar Ben Jelloun

Pour Issa et Sarojini

Ne me demandez plus si je suis Français, Marocain ou talipot
Je ne serai pas centenaire pour fleurir dans le parc Pamplemousse
Ne me demandez plus pourquoi je n’écris pas en arabe ni comment suis-je devenu un palmier
Plus haut que les autres dans une île où les nuages embellissent les montagnes
Je suis et serai le même arbre inquiet aux fruits amers
J’ai cru que l’île me ramènerait à la maison
On m’a dit qu’elle me donnerait l’enfance et l’oubli
Jusqu’à laver la peau et la mémoire
Comment vous dire l’amitié brûlée et l’œil abusé ?
Ne me réclamez plus la soudure fraternelle
Car des remparts se sont écroulés et ma demeure est fragile
J’ai longtemps observé un talipot
Sec et digne
Grand et humble
Ce n’est pas un palmier mais une statue aux racines fines
Je ne serai jamais cette plante que frôlent les nues
Inébranlable
Ni ce moineau au nez jaune qui sautille sur les nénuphars immenses
Alors où est ma liberté, moi l’homme au double fardeau ?
Pourquoi écrirai-je sur la solitude des pierres et des cœurs désertés ?
Que dirai-je à ma mère qui pleure mon absence alors que je suis à son chevet ?
Je lui dirai l’île et ses montagnes vertes
Je lui raconterai l’histoire du Morne Brabant et des esclaves qui se jetaient de son sommet
Je dessinerai des visages de toutes les couleurs et des sourires naturels
Je lui dirai : j’ai été là, loin de la maison, pour oublier et guérir la trahison
Pour gagner l’espoir des platanes et la confiance des oiseaux
Pourquoi avoir fait le pèlerinage des épices et des chants mêlés ?
Il a fallu marcher pieds nus sur la terre de Maurice
Pour laver la souillure
Sur cette terre j’ai l’ombre légère
Mes pensées ne butent plus contre la paroi de la colère
Je regarde l’Océan Indien et j’entends le vent me dire
Ce n’est que la poussière grise de la vie, ne t’arrête pas devant des rats mourants, va, marche
Sur la pierre, regarde l’horizon, sens les parfums de l’île, ne te retourne pas, avale les mots d’amertume,
Tu es talipot, haut dans le ciel
Alors je suis allé à Chamarelle et j’ai ouvert les yeux
Toute cette végétation pour mon désir
Pour m’emplir d’espoir et d’ivresse
Je suis allé dans le domaine du chasseur face à la montagne du Lion
Et j’ai vu la mer, une mousseline de lumière scintillante.
J’ai vu le soleil se pencher sur la chevelure touffue des forêts
Et des femmes endormies.

Poème publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, anthologie poétique, parue chez Gallimard en Mars 2004

Poème
de l’instant

Jean-Pierre Luminet

Indicateur de la ligne du ciel

Atomes mêlés
brasier de baisers
enveloppement total
extase de ta seule existence
je dors avec toi
baignant dans ta lumière
notre petite chambre se rapproche des conditions du soleil

Jean-Pierre Luminet, Indicateur de la ligne du ciel, Le Cherche midi éditeur, 2020.