Tombeau de Maldoror

Claude Michel Cluny

I

Si je t’aime je te tue immortel
enfant pubère de l’homme et du poulpe
au regard de soie J’emplirai ma coupe
du sperme et des larmes d’un amour tel

éphèbe aux viscères délicieux
comme la couvée d’un divin reptile
ma verge ira les visiter agile
à pénétrer l’envers stérile des cieux

interdit à Ta vénéneuse bave
ô Créateur que l’innocence brave
impunément tel que moi Maldoror

ni ma rage n’en sauraient se repaître
L’Éternité te fera donc renaître
pure beauté de sa goitreuse horror

II

Salut ô Grand Imprécateur Salut
Même s’il n’y a plus dans le sublime
cristal marin obscur comme l’abîme
qu’une aile de raie aux douceurs de glu

elle remue quelque écho par sa valse
de la beauté de tes noces de sel
avec la femelle du squale cel
le consentant à tes lèvres de jaspe

celle dont les caresses d’émeri
épouvantent les hommes À nul mari
qu’à Maldoror vieil Océan sévère

ta fille au sourire de scie austère
n’eût cédé si bel amour de tueur
insulte à l’infâmie du Créateur

III

Saluez Puissances élémentaires
ce tombeau creusé dans l’Éternité
illuminé de crimes salutaires
grand comme l’Aurore et l’Inanité

Beau comme la profondeur océane
vaste utérus ignorant le remords
Maldoror y rêve l’amour à mort
arrachant ses ailes à l’Espoir insane

Ô Grand Manducateur au cœur d’acier
superbe comme un typhon d’envergure
les atomes savent combien il te sied
de châtier de l’homme les impostures
- piètre sorbet que cervelle de prêtre -
pitre apeuré aux racines de l’Être

Poème
de l’instant

Léopold Sédar Senghor

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Léopold Sédar Senghor, 1906-2001, « Femme noire », Chants d’ombre, Éditions Points, 2021.