Totem normand pour un soleil noir

de Christophe Dauphin

Totem normand pour un soleil noir

« L’œil à l’abîme » ou à la merveille, Christophe Dauphin pense que « les utopies du cœur donnent aux mots les sommets de vivre et de rêver ». Mais il n’ignore pas que l’Histoire nous préface et nous achemine vers la grande nuit sacrificielle, que l’ombre et la lumière sont des gotons qui couchent ensemble, que l’injustice est l’un des brins de notre osier et la Beauté le masque du terrible.

« Pas un espace sans combat », pas un mot sans cri : puissance et jaillissements constants d’une inquiétude, attisée logiquement par l’énigme d’être (sans doute, pour « mourir sans rature, faudra-t-il s’habiter de rêves et de fougères »), dans sa passion ignée pour les mots qui témoignent, la poésie de Christophe Dauphin se penche autant sur les poètes amis disparus (d’Yves Martin à Senghor, de Jean Sénac à Marc Patin, Jacques Prevel et Jean-Pierre Duprey…) que sur les exclus de la société, insurrection canari, dont la révolte se trouve incarnée dans cette magnifique formule : « Mille visages en une seule pierre ». Car une incessante colère sourd de la plaie du chant d’Orphée qui hante toujours la « cité à la dérive » de sa jeunesse — loin de la misère tirée à quatre épingles où certains tribunaux du beau désespoir ont élu domicile.

Les textes de cet ensemble racontent la naissance à la poésie parmi les poubelles fracturées des « tours-totems » (« J’entre par effraction dans l’alphabet ») et l’importance de cet engagement (« Mise à nu/Mise à mort ») ; ils disent aussi l’amour du pays normand et de la Provence ; dénoncent la « République du glyphosate » ainsi que les « églises, les mosquées, les synagogues et leurs armureries », et incantent la souffrance du Gaza d’Amir Hassan, le poète palestinien.

En somme, ils montrent un ciel intérieur encré par l’art, la fraternité et l’insoumission. Il s’agit bien de survivre dans un monde confisqué, de plaider la cause des « sœurs et frères de l’arbre sec » ou des migrants, face aux « horizons noyés de matraques », de s’insurger contre la fatalité de la drogue, et d’aimer, le plus possible, le plus vite possible, le plus loin possible.

À chaque fois, le poète s’invite aux « Assises du Feu ». Le « pouvoir éruptif de cette poésie » (Paul Farellier), « La grâce de sa juste vision » (Paul Sanda) font de son auteur « un guetteur insatiable d’étoiles » (Odile Cohen-Abbas), « celui qui ne recule pas » (Adeline Baldacchino), attentif « à toutes les formes possibles de l’obtention de la parole heureuse » (Gabrielle Althen). Le lecteur pourra apprécier les sourires et sanglots de sa démesure, la générosité qui s’en dégage, sa violence verbale au service du diamant.

Alain BRETON

Extraits

Retour contre soi

La ville dort dans ses draps de bitume
et les cathédrales H.L.M.
brûlent dans les armatures de leur béton

Les souvenirs pourrissent avec la peau de l’automne
le boulevard fait rouler ses feuilles
dans l’œil de verre d’un pare-brise

Une carte d’identité roule comme un dé
dans la nausée du matin

Mon passeport que rien ne saurait recoudre à l’enfance
à sa mer intérieure aux toits pointus
son écume cachée sous le tapis des faits-divers
ses roses en plastiques

Je gratte cette plaie de vivre et d’écrire
le dégoût sort de son arbre et crache ses fruits morts
dans les ailes de pierre des pigeons
qui se noient dans l’étoile
l’étoile se souvient de ses ailes

Ma vie mon rêve mon butin mon vertige
mon os bon à jeter aux chiens
ma taille ma hauteur mon cœur
ma lame du soir qui cache ses reflets
dans la blessure au ventre
qui s’endort dans la lame du bourreau

L’espace est à ras de terre
la vase aux lèvres et la rage en bandoulière

Mes échecs sans regret ni rame
mon bulletin de naissance
mon bulletin scolaire
mes bulletins de paie
mes amours mortes
et mes amitiés envolées

N’en jetez plus j’ai tout avalé jusqu’à l’asphalte
la mer déborde du lavabo
et la flamme de mes doigts

J’ai caillassé tout ce qui bouge jusqu’à faire dérailler la nuit
et le train même qui m’emportait à travers rues
à travers champs
jour et nuit sous le soleil et sous la pluie

Poète
je me suis adressé la parole pour la première fois
lors d’un cauchemar
avec des mots qui dressaient
non pas leurs hosties
mais leurs poings comme des armes

Marinade du bas-ventre
la poésie n’appelle pas un taxi pour se rendre en ville
mais la hache d’un cri
oublié au fond d’une poche

C’est dans les mots seuls que claquent les étendards
à la vie au feu à la mort
le regard chargé de mille dards

Orphée reprend son chant dans la cité à la dérive
son vol d’Icare dans la chambre aux fenêtres explosées
avec sa lyre d’immeuble aux cordes d’étages

Creuse un puits à même les entrailles
creuse un puits à la recherche de la clé vive
nous partirons très tard à l’horizon des veines

Démangeaisons de la pluie sur la peau du ciel
compagnon du gravier j’étais loin de moi
je commençais à tourner mes yeux
vers des yeux plus utiles et le soleil rampait sur le sol

Je marchais dans mes émotions
en voyageur trompé d’horizons de boue
car la poésie n’est peut-être pas une somme
un rendez-vous des grands coups du hasard
mais une zone d’extrême turbulence
entre ce que j’étais et ce que j’allais dire
avec une tache d’encre pour tout sourire
les vingt-six lettres de l’alphabet
semées dans les traces de mes pas

Avec les ongles et les dents du langage
je suis un loup dont la meute a été décimée
dans un sac de mots épuisés d’éclairs
qui a fait escale dans le labyrinthe de Minos
dans toutes les pluies aux collants d’îles
entre l’ombre et le tonnerre des tropiques
après avoir perdu le Capricorne aux cartes

Dans les mots il y a un échafaud
une tête qui roule dans la sciure et le sang
des paupières qui soulèvent la jupe des mers
des châteaux dont les ruines mordent le paysage
des routes qui mènent partout
et nulle part de villes en exils

Des baïonnettes éventrent le sommeil
des lames découpent l’horizon comme une pomme à cidre
sur le ring de la poésie
les mots boxent la langue avec les poings de la vie
cet insecte qui s’écrase sur la tache de mon passage

Des mots sans cravate ni carnet de chèques
des mots qui ne sont pas que langagiers
qui ne sont pas réduits aux exercices verbaux
des mots qui ne sont pas subventionnés

Des mots qui n’ont rien à faire dans un garage
où un mécano trafique le moteur du langage
avec des signes sans jus ni vécu
sans soleil ni neige
des signes sans vie qui ne saignent jamais
vides comme un curriculum vitae

Sur le ring de la vie
la poésie boxe les mots avec les poings du rêve
cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux

Avec le rire amer de mon adolescence
et celle de mon fils
qui frappe à la porte d’une autre banlieue
qui dort dans la feuille de sa forêt

Christophe DAUPHIN

Paru le 12 octobre 2020

Éditeur : Les Hommes sans Epaules éditions

Genres de la parution : Livre d’artiste Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Christian Morgenstern

« Nouvelles créatures proposées à la nature »

« Nouvelles créatures proposées à la nature »

L’oiseau-bœuf
Le dromadaire palmé
Le lion luisant
La roucouleuvre
Le hibou de manchon
Le cachalair
La punaise tentaculaire
Le taureau à sonnette
Le bœuf-paon
Le renard-garou
Le gentignol
Le pinson-scie
Le carlin d’eau douce
Le rat de vin
L’engouletempête
Le ver de ciel
Le chameau-épic
Le rhinocétalon
L’œillet-dinde de Noël
L’hommefeuille

Christian Morgenstern, Les chansons du Gibet, Die Galdenlieder, traduit de l’allemand par Jacques Busse, Les Cahiers Obsidiane, 1982.