Tout est dans le monde

LUCEBERT

Tout est dans le monde
la poésie un jeu d’enfant
 
de par l’œuf qui craque
 
erre un messager céleste
 
à la recherche de son antipode
 
et c’est vous
 
possible que sur une si petite échelle
 
l’on ne puisse réfléchir ça met en colère
 
ou en proie à l’ennui donc bien trop à l’abri
 
on est dès lors perdu pour la poésie
 
pour toute consolation si vous êtes à l’article de la mort
 
vous ne vous ennuyez pas non plus
 
et soudain poupée et ballon
 
tardivement revenus en mémoire peuvent vous faire savoir
 
ça c’était moi et ça l’univers

Cette anthologie regroupe plus de 100 poèmes et 48 dessins de Lucebert, poète et peintre inclassable, figure majeure du XXe siècle artistique aux Pays-Bas. Riche, protéiforme, explorant les limites du langage, son œuvre joueuse et vivifiante se confronte aussi bien aux expérimentations formelles qu’à la nature tragique de l’homme dans l’histoire. Organisée en 4 thématiques (le rapport à la peinture, la pratique du langage, la restitution du monde et le dépassement des sens) que complète une sélection de poèmes inédits récemment publiés aux Pays-Bas, Tout est dans le monde cherche à restituer cette totalité de l’univers de Lucebert, qui associe des images stupéfiantes, une invention permanente, une défiance envers l’ordre ­– envers tous les ordres, qu’ils soient militaires, religieux ou poétiques – et une forme de dureté de la lumière sur le monde. Chacune de ces parties présente les poèmes par ordre chronologique de leur publication en volume, et l’ensemble couvre les grands mouvements de la poésie de Lucebert ainsi que ses différentes périodes, de ses premières publications, notamment ses deux grands poèmes qui sont de véritables classiques : «  lettre d’amour à notre épouse suppliciée indonésie  », et «  défense de la génération de 50  », publiés en revue en 1949, ou encore sa célèbre radiographie radicale du «  sonnet  » en 14 mots, jusqu’à son dernier livre, Van de maltentige losbol, paru l’année de sa mort en 1994. Plus qu’une poésie libre, une poésie de la liberté, vaste, ouverte et féconde, émancipée de tout esthétisme et de toute idéologie. Une poésie parfois féroce, qui arbore « le sourire enragé de la faim », et aborde le réel sans réalisme, par une superposition et juxtaposition visuelle, qui invente contre les puanteurs du passé un présent de métamorphoses où l’avenir « se dresse au bord de l’explosion ». Frondeuse et désespérée, puissante et exubérante, l’œuvre de Lucebert, aussi bien écrite que peinte, qui « rêve le rêve » et est hantée par le sentiment détraqué de l’enfance et les éclats de la guerre, restitue le monde en désordre dans une cascade d’images et de mots, jouant avec virtuosité de toutes les oscillations du jour sur le destin humain. Et nous rappelle avec une clarté aux abois que « le soleil brille parce que personne n’aime mourir ».

2022, anthologie traduite du néerlandais par Kim Andringa et Daniel Cunin

Avec 48 reproductions de dessins de l’auteur hors texte

Paru le 12 octobre 2022

Éditeur : Unes

Poème
de l’instant

Chanson de l’enfance

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière.
Et la rivière, un fleuve.
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant.
Tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes n’en faisaient qu’ une.

Peter Handke, « Chanson de l’enfance ».