Une même lunaison

Auteur : Sofia Queiros

Une même lunaison

Une même lunaison est le « journal » d’une lunaison, l’intervalle de temps séparant deux nouvelles lunes. Ce journal tel un cycle en partage relatant les vies d’ils ou elles – au singulier, en solitude souvent, des gens plutôt âgés, quelques enfants ou écoliers – est séparé en deux parties construites chacune sur quinze jours, « Un même vent » et « Un même temps », titrées d’après le terme de marine « lunaison de vent ou du même temps / du même vent ou de temps ». « Il y a ici tout un monde qui s’affaire invisible », un réseau de petits riens qui vont et viennent au fil des pages : la pêche à la ligne, les animaux (ragondins, chats), les légumes à préparer, les trains, les horloges, les mouchoirs, les fleurs… des traces qui dessinent des vies de peu.
Des vies comme sous influence de la lune où point une certaine mélancolie, une tristesse des humeurs, la bile noire, comme on disait jadis, ou alors un ennui des mêmes gestes fatigués. Il y a le voisin ou la voisine acariâtres, il y a elle, sûrement dans un intérieur – « Au‐dehors tout est moins clair » –, qui a « peu de choses à vivre », si ce n’est observer les mouvements des autres : « Elle n’a rien d’autre que de dire de ce que les autres font, ce que les autres ne font pas ». Ou il, son corps : « De la route elle voit son corps d’homme / de cris et d’abois / qu’elle voudrait toucher de tendresse et de sexe ». Elle s’imagine – « Puisqu’il est là le bien‐aimé » –, et « enfin dort au bruit du dernier train de nuit »…
Il n’y a guère d’échappatoire, pas de pensée magique, ici on est au ras du réel. Mais il y a encore du désir, beaucoup de tendresse aussi malgré l’usure et le quotidien. Des cheveux blancs, des mains usées, juste quelques gestes, quelques mouvements furtifs dans la pénombre, qui suffisent pour qu’une « main entre les cuisses », pour qu’une « main qui sait encore s’agiter, caresser les souffles »…

Paru le 1er avril 2019

Éditeur : Editions isabelle sauvage

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Emmanuel Moses

Il était une demi-fois

Donnez-moi un mot
J’en ferai deux, j’en ferai trois
Et puis cent, et puis mille
Et quand je ne pourrai plus compter
Je repartirai en arrière
Jusqu’au tout premier
Qui sera le dernier.

Il était une demi-fois, Emmanuel Moses, illustré par Maurice Miette, Éditions Lanskine, 2019, p.32.