Voyage à dos de cerisier

René Depestre

L’ailleurs mondial des fleurs de cerisier
Offre à l’aventure des poètes
une nouvelle mer à traverser.

La tendresse des poètes voyage
en baleine bleue autour du monde,
les cerisiers en fleurs aident à sauver
cette espèce en voie de disparition.

Au Japon, le cerisier en fleurs
sert de poste restante
aux poètes sans domicile fixe.

A Kyoto, cette année-là,
la force d’un cerisier
a sauté dans ma vie
en femme de solaire compagnie.

Un après-midi de Kyoto
dans l’espace d’un cerisier
me voici hissé tout en haut
de l’ivresse d’exister.

De bouche à oreille
le qui-vive du cerisier
fait la courte échelle
à ma rage de vivre.

Aux jours du vieil âge d’homme noir
Le petit matin du cerisier
alimente mon dernier galop de sève.

La poésie, c’est quand
ma table de travail
remonte soudain à la candeur
d’un cerisier de ma septième année.

La poésie, c’est quand
un cerisier fait un don
d’un été indien de la vie
à la solitude de mes vieux jours.

Le plomb que le cerisier
met aux ailes de la barbarie
promet à ma poésie
de sortir la nuit sans escorte.

Dans le temps du cerisier
mon malheur d’haïtien
observe un silence d’océan.

La chance de mon destin
c’est d’avoir pu voyager en beauté
à dos de cerisier en fleurs.

René Depestre,
Lézignan-Corbières (26 juillet 2010)

Poème
de l’instant

Philip Larkin

Où vivre, sinon ?

Is it for now or for always
The world hangs on a stalk ?
Is it a trick or a trysting-place,
The woods we have found to walk ?

Is it a mirage or a miracle,
Your lips that lift at mine :
And the suns like juggler’s juggling-balls,
Are they a sham or a sign ?

Shine out, my sudden angel,
Break fear with breast and brow,
I take you now and for always,
For always is always now.

Philip Larkin, Où vivre, sinon ?, Traduit de l’anglais par Jacques Nassif, Éditions de la Différence, 1994.