Y aura-t-il pour de vrai un matin d’Emily Dickinson

Traduit de l’anglais par Claire Malroux

"Emily Dickinson a vingt-huit ans lorsqu’elle décide de s’adonner entièrement – sinon publiquement – à sa vocation de poète apparue pendant son adolescence, si l’on en croit les lettres écrites huit ans plus tôt à ses amies. À l’une en particulier, elle parle de son attirance pour ce qu’elle ne nomme pas mais perçoit d’emblée comme une force rivale de la religion, la poésie : « J’ai osé accomplir des chose étranges – des choses hardies, sans demander l’avis de personne – j’ai écouté de beaux tentateurs… »

Qui est cette jeune femme mystérieusement préparée à un rôle auquel elle sacrifie bientôt la normalité de l’existence, vivant de plus en plus retranchée de la société, consacrant tout le temps que lui laisse sa participation aux tâches familiales – celles d’une grande maisonnée bourgeoise – à délivrer le chant qui l’habite ? Qui considérera de plus en plus la poésie comme le seul instrument de salut, la seule arme pour lutter contre les tourments et la finitude de la vie, le seul espoir sûr d’éternité face à celui, beaucoup plus hypothétique à ses yeux, de l’au-delà ?

Sont rassemblés ici des poèmes, de jeunesse comme de la maturité, qui complètent parfaitement l’autre ensemble poétique majeur publié par Corti avec Une âme en incandescence.

Il y a toujours chez Emily Dickinson, à quelque période que ce soit, des fulgurances, des poèmes se détachant brusquement des autres, des pics vertigineux parmi des montagnes plus modestes ou même des collines. Et elle est capable de passer d’un instant à l’autre de la dépression à l’exaltation et réciproquement"

Paru le 7 mai 2008

Éditeur : José Corti

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.