crayons combustibles

de Thomas Kling

crayons combustibles

Traduit de l’allemand par Aurélien Galateau.
Postface de Laurent Cassagnau.

« D’où viens-tu ? » est la question que pose Thomas Kling, en ouverture de ce livre. De l’enfance, il convoque l’image fondatrice de son grand-père, les paysages rhénans sous le brouillard, les trophées de cerfs au mur, les auberges, les randonnées en forêt et les scieries de sapin. crayons combustibles puise dans une convergence de sources et d’archives, dans le souvenir et le poème, où Kling réconcilie émotion personnelle et mémoire collective, et déploie une perspective vertigineuse des époques et des traditions littéraires. C’est un défi lancé à la mort. Dans sa traversée incessante du temps, il donne une voix aux oubliés de l’histoire, embrasse les territoires de l’Europe, reconstitue le chant d’hommes et de terres dévastés. La tragédie est chez lui « une oraison polyglotte ». Allemands, serbes, français, russes, tous ces hommes abandonnés s’enfoncent dans la même terre boueuse, disparaissent au fond des tranchées de la grande histoire qui les dévore et aligne leurs tombes sans nom. Le poème réhabilite ceux qui étaient si seuls à porter leur fardeau, et livre au lecteur la force réincarnée d’un chant qui passe à travers les âges, malgré l’altération des archives, les images brouillées et les fragments illisibles ou perdus. Kling fouille les épaves, secouriste inébranlable dans le fracas du métal, il fraie son chemin au milieu des corps tombés là, remonte les chemins de croix ; il veut sauver tout ce qui peut l’être. Témoignages à demi effacés, échos de paroles toutes langues mêlées, images déchirées, documents lacunaires, il préserve tout ce qui passe dans le « viseur du langage ». Dans cette convocation des vivants et des morts, cette superposition des strates temporelles, du Moyen-Âge à la fin du XXe siècle, Kling s’entoure d’amis et de souvenirs. Passent dans ces pages les visages de Trakl, Priessnitz, Pastior ou Warhol. Mais aussi des présences plus intimes, plus charnelles, des corps vivants, présents, les lèvres et le cœur dans la nuit. Dans un vrombissement de guêpes, crayons combustibles assure une continuité entre les langues, le temps et les hommes. « Quand la liaison s’interrompt », Kling active les « protocoles mémoriels », dépoussière notre passé, perturbe le langage, ravive l’oralité du poème et bouscule la rigidité alphabétique, pour nous accompagner jusqu’au lever du jour, jusqu’au lever du « monde diurne », vers la lumière.

Né en 1957 près de Francfort, Thomas Kling passe son enfance à Düsseldorf où son grand-père lui fait découvrir les poètes expressionnistes. Héritier de la poésie expérimentale viennoise (en particulier Friederike Mayröcker et Reinhard Priessnitz), contemporain des grands artistes de Düsseldorf (Joseph Beuys, Blinky Palermo, Sigmar Polke), témoin des concerts punk du Ratinger Hof, il est un des grands artisans du renouveau de la poésie allemande à l’heure de la Réunification. Son approche radicale de l’oralité poétique et l’ambition de ses recherches formelles lui valent une reconnaissance rapide dans les années 80. Ses poèmes, qu’il qualifie d’« installations linguistiques », entrelacent instantanés intimes et plongées vertigineuses dans les strates linguistiques du passé, et sont ancrés dans un présent dont ils cherchent à préciser le sens. Egalement éditeur d’anthologies et traducteur, Kling s’efforce de faire connaître et revitaliser des pans entiers de la littérature (de la poésie latine à l’avant-garde viennoise en passant par l’époque baroque). En 1995, il déménage avec sa compagne Ute Langanky dans l’ancienne base militaire de l’OTAN à Hombroich dont il pilote la reconversion en centre artistique, et qui deviendra ensuite la Thomas Kling Archiv. Il installe son bureau rempli d’archives dans le mirador et compose ses derniers grands recueils. Il meurt en 2005 d’un cancer du poumon. Considéré comme un poète majeur en Allemagne, il a obtenu le prix Else Lasker-Schüler en 1994, le prix Peter Huchel en 1997 et le prix Ernst Jandl en 2001.

Paru le 17 juin 2020

Éditeur : Unes

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Coplas

La vérité vraiment vraie
jamais ne se cache en l’obscurité,
elle se cache en la pleine clarté.

José Bergamín, « Coplas », Traduction de L.-F. Delisse, Revue Caravanes 8, Éditions Phébus, 2003.