La pluie

William Cliff

la pluie tombait très droite dans la nuit perdue
rectiligne la pluie tombait sur le pavé
la pluie sans arrêt tombait du ciel sur la rue
rendue luisante de cette eau du ciel tombée

la pluie n’arrêtait pas dans la nuit solitaire
la pluie continuait de verser ses eaux droites
dans les rêves gluants de l’homme sur la terre
arrêté sous l’auvent d’une boutique étroite

la pluie très verticale tombait sans arrêt
et l’homme sous l’auvent se tenait comme un lièvre
en regardant longtemps cette pluie qui tombait
sur le pavé luisant de la rue solitaire

soudain il s’encourut dans la pluie moins féroce
par lassitude de rester sous cet abri
il courait dans l’eau qui sur le pavé ricoche
par ennui de rester à l’abri de la pluie

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.