Le transi des jours

Chloé Bressan

Le transi des jours

Comme les autres livres de Chloé Bressan, Le transi des jours se prête volontiers à une mise en scène — ce dont elle est coutumière : plusieurs voix se partagent en effet l’espace de ce livre, un je et un elle, un tu et un il, un enfant, une jeune fille, sans qu’on puisse toujours les départager, en une suite de tableaux animés, sensibles, mêlant onirisme et scènes tangibles, matérielles. Ces tableaux sont structurés autour d’une énumération : « il y a l’os… » « dans l’air et l’infini ». Ces formules récurrentes, presque lancinantes, paraissent d’abord étranges, avant de s’inscrire dans l’esprit du lecteur comme une litanie. « L’os » : la colonne, l’intrinsèque de toute chose, de toute pensée, de tout sentiment ou tout concept, l’immatériel et l’intemporel en parallèle, finissent par dérouler une sorte d’état des lieux, réel et pressenti, d’un pays/un monde « qui va mal ».
Car on ne peut pas ne pas lire dans « l’os » l’obstacle également, puisqu’« existent des humains de même nature que les monstres », puisqu’il y a aussi « l’os du réel », « l’os du déséquilibre »…
Le terme « transir » vient du latin transire, « aller, passer au-delà ». Peut-être s’agit-il déjà de (se) frayer un passage et d’aller d’un tableau à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un fantôme ou témoin à l’autre dans ce qui constitue les jours — du monde. Mais l’au-delà est aussi la mort, et aussi bien s’agirait-il de comprendre l’infiniment petit de nos vies humaines, et d’interroger ce qui nous permet de rester vivants comme ce que nous devons laisser mourir en nous-mêmes pour aller au-delà d’une innocence perdue. Ce qui en nous accepte ou n’accepte pas de se laisser transir, notre liberté d’êtres vivants. À « Est-ce là où nous vivons ? », « la débâcle », répond « l’esprit se révolt[ant], s’accord[ant] au danger à l’aimantation d’être en vie », afin de maintenir son rêve, « sa maison d’os d’air et d’infini » : « Maintenant est un cri un à‑mesure de tes cris un à‑mesure-de tes pas […], un à‑mesure-de tes pierres transformées en actes. »

Paru le 15 octobre 2022

Éditeur : Editions isabelle sauvage

Poème
de l’instant

Jean-Louis Rambour

33 poèmes en forme de nouvelles (ou l’inverse)

Il arrive fréquemment que les hommes aient peur des chevaux. Certains jouent les indifférents, d’autres ne cachent pas leur inquiétude. Pégase, le cheval divin, avait des ailes d’ange à faire peur. Incitatus avait une écurie de marbre, une mangeoire en ivoire, à faire peur. Sur la tombe de son cheval, Alexandre fonda la ville de Bucéphalie et provoqua peur et questionnement. Mais là, là, dans ce champ jaune, il s’agit de retourner les terres les plus empierrées, car tout le monde ne possède pas encore son Massey Ferguson. Auquel on ne prête ni ailes ni ombres.

Jean-Louis Rambour, 33 poèmes en forme de nouvelles (ou l’inverse), Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, 2020.